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Souvenirs  d'un  Gaulois   de  la  Charmenac    - 1 -

 

La maison près du chemin

 

Avant-propos

 

          J'ai décidé d'écrire ces mémoires pour mes trois enfants, issus de ma chère Lubitias, ainsi que pour leurs enfants et petits-enfants. Ils y verront qu'ils n'ont point à rougir de leur père et aïeul. Ils y apprendront comment Maglos, fils de Catumaris et de Mogituma, petit-fils de Djarilo, fut un grand chef de guerriers, sous le nom de Dumnoclevos, portant noblement la lance à large pointe et le collier d'or des vaillants, et ne se ménageant point dans la grande lutte pour l'indépendance de la Gaule.
          Affaibli par l'âge et diminué par les blessures, la plupart reçues au combat, je vis mes derniers jours auprès de mon fils, dans la maison familiale près du chemin qui mène à la montagne sacrée, lieu à présent nommé Charmenac, non loin de la petite rivière aux castors et de l'impétueuse Sarava.
          J'ai rédigé ces mémoires dans la langue des Romains, quoique je les aie combattus et qu'à la différence de tant de chefs gaulois je ne me sois pas encore résigné à leur domination. Je ne sais point écrire dans les dialectes des Belges, ni dans ceux des Celtes, bien qu'ils me soient presque tous familiers. Je crois que bien peu de Gaulois, quand même ils auraient été instruits chez les druides, seraient capables d'écrire en leur langue. Nous n'avons point cette habitude en Gaule, où nos idiomes semblent faits seulement pour être parlés.
          D'autre part, la langue romaine est comprise des gens instruits dans toutes les Gaules, et même chez presque toutes les tribus d'Europe. Si mes enfants et plus tard mes arrière-petits-enfants reçoivent dans leur maison des hôtes illustres, ceux-ci fussent-ils nés dans la Germanie du Rhin ou dans l'île de Bretagne, en Italie ou dans le pays des Ibères, ils pourront leur montrer ces rouleaux, et la gloire de Dumnoclevos sera connue d'eux.
          Quand je pense aux années de mon enfance et que je regarde les gens et les choses qui m'entourent, il me semble que je suis passé d'une planète dans une autre, ou que j'ai vécu dix âges d'hommes. Et pourtant, si je compte à la mode celte, ma vie ne compte que huit lustres, quarante ans à la mode romaine. Grâce aux dieux, je suis sain de corps et d'esprit. Mes cheveux ont certes blanchi, mais ils se dressent encore sur ma tête en crinière épaisse. Quand je me remémore nos batailles d'autrefois, je sens mon glaive frémir dans son fourreau, et il me semble que la lance des guerriers ne serait point trop lourde pour mon vieux bras.

 

Chapitre I - La maison près du chemin qui mène à la montagne sacrée

          Je me revois petit enfant jouant dans les prés qui entouraient la chaumière de mes parents. Ce logis, que mes fils ont rebâti il y a quelques années à la mode romaine, était alors une sorte de grand hangar couvert en chaume et en roseaux, construit en troncs d'arbres enfoncés en terre, reliés par des poutrelles entrecroisées. Dans les intervalles laissés entre les bois, on avait pressé de l'argile pétrie avec de la paille hachée. Chose rare dans le hameau, notre maison comprenait un étage supérieur.
          Le toit débordait largement et projetait une sorte d'auvent sur la porte. Le rebord du toit obligeait les hôtes à se courber pour entrer. La ligne du faîte avait été renforcée de mottes de terre, sur lesquelles poussaient des fleurs et des herbes folles.
          En guise de fenêtres, des ouvertures avaient été percées çà et là, en haut, en bas, plus petites, plus grandes, car nos ancêtres n'avaient aucune idée de la ligne droite et de la symétrie, si chères aux architectes de Rome. Au centre de la pièce, le foyer assurait le chauffage, l'éclairage et la cuisson des aliments, lesquels cuisaient dans un chaudron suspendu à une crémaillère. La fumée du foyer s'échappait tant bien que mal par un trou du toit, mais après s'être amassée et amusée à l'intérieur, jusqu'à faire pleurer les yeux des serviteurs et des servantes qui s'activaient autour du feu.
          Le sol du grand hall était jonché de bottes de paille. Pendant le jour, elles servaient de sièges pour manger et pour causer ; pendant la nuit, on les empilait sur des planches pour servir de lits. Quand on recevait à coucher des hôtes de marque, ce qui arrivait régulièrement, on étendait sur cette paille des peaux de loup, de renard et de lapin. Au milieu de cette simplicité rustique brillaient l'acier et le bronze des glaives, des lances, des casques et des boucliers disposés en panoplies étincelantes. Ici et là étaient accrochés des plats et des vases d'or, d'électrum et d'argent, le butin que mon père et mon aïeul avaient rapporté de leurs campagnes guerrières.
          D'autres richesses étaient enfermées dans un grand coffre de chêne, recouvert d'une peau de sanglier : des aiguières et des hanaps enrichis de pierreries ; des vases d'argile peinte remplis de monnaies d'or, d'argent et de bronze. Certaines de ces pièces avaient été frappées à Massilia, à Rome ou dans des villes de Grèce.
           L'étage supérieur était réservé à ma mère Mogituma. On y remarquait plus d'élégance et plus d'ordre que dans le reste de la maison. Il y avait là un grand lit de chêne sculpté par des artisans de Divodurum et des sièges en bois d'une forme recherchée. Sur le plancher mal équarri étaient jetés des tapis de laine multicolore et les parois étaient revêtues d'étoffes brodées.
          Tout ce que mon père Catumaris pouvait acquérir d'objets rares et précieux, soit dans ses expéditions guerrières, soit dans son trafic avec les marchands, c'était pour le logis de ma mère. Torques, colliers, bracelets, fibules, pièces de lin ou de laine finement travaillées, il ne trouvait rien d'assez beau pour sa bien-aimée Mogituma. Un jour, dans un combat contre une bande de Germains, il aperçut dans la mêlée un chef paré d'un collier d'or, d'ambre et de petites pierres qui étincelaient comme autant de soleils. « Voilà qui serait bien au cou de Mogituma », se dit-il. Aussitôt, il chargea le Germain avec tant de fureur qu'un instant après il rapportait le collier, la tête du chef et une énorme estafilade en travers de son visage. Le collier était pour ma mère, la blessure et la tête de l'ennemi étaient pour lui.
           Vous me demanderez à quoi pouvait bien lui servir cette tête. Ah ! mes chers enfants, comme cette vieille Gaule est maintenant loin de vous ! Avez-vous donc oublié que la porte et les murs de notre chaumière étaient autrefois décorés des crânes des ours, des loups, des aurochs et des élans tués à la chasse, et aussi des crânes des guerriers ennemis tués à la guerre ? Plus il y avait là de têtes humaines, plus l'hôte admis dans cette demeure comprenait qu'il entrait chez un grand chef, fameux par ses exploits. C'étaient nos annales de gloire qui se dessinaient ainsi sur la façade de notre maison. Les Romains gravent sur le marbre et l'airain des inscriptions pour la postérité ; ces crânes étaient les inscriptions de nous autres Gaulois. On n'exposait ainsi aux injures de la pluie et du soleil que les têtes des ennemis sans importance, des simples guerriers. Celles des grands chefs étaient traitées avec plus d'égards. On les faisait bouillir pour détacher des os la chair et la peau. Le crâne, soigneusement poli, frotté d'onguents précieux, enveloppé des étoffes les plus riches, était ensuite déposé dans un coffre, parmi les aiguières d'or et les casques ciselés. Il faisait partie du trésor. On ne l'en tirait qu'aux grands jours, pour le faire admirer par des visiteurs illustres, et l'on profitait de l'occasion pour leur conter le récit du combat où cette tête avait été cueillie d'un revers de glaive sur de vaillantes épaules. Je vous assure que le crâne du chef germain, le propriétaire du collier d'ambre et de diamants, n'était point cloué à la muraille ! Il est encore dans le coffre qui contient le trésor de mon père.
          Tout autour de notre maison et de son jardin, enclos d'une haute haie de noire épine et de chèvrefeuille, se dressaient d'autres chaumières et de nombreuses huttes. Les unes semblables à la nôtre, bien que plus petites, logeaient nos chevaliers. Les autres, bien plus humbles, abritaient nos paysans libres ou nos esclaves. Ces demeures étaient de toutes formes, tantôt des baraques en troncs d'arbres bruts, tantôt des chaumières dont le toit descendait jusqu'à terre, si bien qu'il fallait se mettre à quatre pattes pour se glisser à l'intérieur. Certaines étaient toutes rondes, formées de perches liées par le haut, revêtues de paille et de roseau. D'autres étaient de simples abris de branches vertes que supportaient des pieux. Chaque hutte, avec son petit jardin, s'entourait d'une haie fleurie. La plupart de ces habitations se composaient d'un seul réduit, sans cheminée, sans fenêtres et presque sans porte. Les gens y passaient la nuit pêle-mêle, entre les jambes des chevaux et des vaches, parmi les moutons et les chèvres. C'était là notre village bâti près du chemin qui mène à la montagne sacrée. Il a bien changé depuis ce temps béni de mon enfance !
          Le village était ceint d'une palissade plantée à mi-côte de la colline, avec une seule porte, qui se fermait avec une poutre de bois. Cela suffisait pour empêcher une surprise pendant la journée. Pendant la nuit, l'enceinte était gardée par d'énormes chiens, si féroces que nous-mêmes avions peine à les distinguer des loups de la forêt. Elle était aussi bien gardée par nos porcs à moitié sauvages, qui toute la nuit rôdaient, grognant et fouillant la terre de leur groin. Le malencontreux voleur qui aurait réussi à escalader notre barrière de poteaux aurait été déchiré par les chiens, et les porcs s'en seraient régalés.
          Avant tout, nous nous sentions sous la garde des dieux. A certaines époques de l'année nous immolions des bêtes à Epona, la déesse protectrice des chevaux, et à Boubona, la déesse protectrice des bœufs. Pour figurer ces deux divinités, nos paysans avaient façonné grossièrement deux billes de bois, dont l'une se terminait en tête de cheval et l'autre par deux cornes. Ils les avaient fichées en terre dans un coin du village et, les jours de sacrifice, ils les arrosaient du sang des victimes. Le reste de l'année, ils ne s'en occupaient pas autrement ; ils les laissaient même pourrir sous les fumiers entassés. Seulement, quand ils croyaient avoir besoin de leurs bonnes déesses, ils savaient bien vite les retrouver.
          Tout près de notre village s'étendaient de profondes forêts. Des hêtres gigantesques, des chênes, des bouleaux à l'écorce d'argent, de hauts sapins pointus revêtaient les collines environnantes et formaient des masses impénétrables, à travers lesquelles filtraient à peine les rayons du soleil. Il était presque impossible de se glisser entre les troncs des arbres, tant les plantes épineuses ou grimpantes encombraient le sol dès la lisière des bois. L'épine blanche et l'épine noire, le lierre, le rosier sauvage, la ronce et le houx se dressaient, plus hauts que des hommes. Pour se frayer un passage dans cette muraille de verdure, il fallait manier la serpe et la hache.
          Autour de notre bourg, sur les pentes douces de la colline et sur le plateau qui la continue, le sol était un peu dégagé, grâce aux défrichements que nos paysans y avaient entrepris, pour semer le froment et l'épeautre, l'orge, le seigle, l'avoine, les lentilles ou le millet. Un peu plus loin vers le couchant serpentait la rivière Sarava. Tantôt elle coulait douce et apaisée, caressant et fécondant les terres l'entourant. Tantôt elle s'enflait en crues subites, s'emportait en de brusques colères, battait furieusement l'une et l'autre rive, entraînant les récoltes, le bétail, les bergers et les laboureurs. C'est la raison pour laquelle les huttes de nos pères avaient été construites à l'écart de ses eaux. Nos paysans lui prêtaient les passions et les caprices d'une personne ; ils croyaient qu'elle était une déesse, et parfois, la nuit, au clair de la lune, ils allaient verser dans ses ondes de la farine de froment et du lait.
          Dans les forêts du levant courait la rivière Bebra qui bien des fois quittait son lit pour envahir les terres qui la bordaient. Pour la supplier d'être plus sage, mon père partit un jour avec trois de ses chevaliers jusqu'à sa source. Là, il avait prononcé des prières, fait des libations de lait et de vin, rougi les flots du sang d'un cheval égorgé et jeté dans l'eau trois pièces d'or, trois pièces d'argent et trois pièces de bronze. La rivière tirait son nom des nombreux castors qui la fréquentaient. Non loin du village, en remontant le cours d'eau, on trouvait une bande de cinq ou six cents de ces animaux. Ils s'étaient installés à un endroit où la rivière, s'élargissant et se divisant, formait une petite île. Devenu grand garçon, plus d'une fois, je suis allé leur rendre visite. C'était merveille de voir ces animaux au poil ras et serré, aux lèvres hérissées de crins, aux pieds de devant armés de griffes, aux pieds de derrière palmés comme ceux des canards, avec leur grosse queue plate, presque ronde et couverte d'écailles, grouiller dans la vase et sur les berges où ils se creusaient des tanières.


Chapitre II – Les habitants de la Charmenac

          Les gens de la Charmenac ont toujours fait partie de la tribu des Médiomatrices, dont le plus gros oppidum est Divodurum, situé bien loin de chez nous vers le nord, entre les bras des deux Mères, la Matra et la Matrona. La cité des Médiomatrices a pour voisins, au sud, les Leuques, qui sont des Celtes ; au nord, les Trévires, qui sont des Belges, de même que les Rèmes, peuple très puissant, qui vit au couchant ; au levant vivent les Triboques, qui sont des Germains venus se fixer sur nos terres au temps de nos aïeux.
          Mon grand-père Djarilo était le maître de toutes les terres situées entre la rivière aux castors et la Sarava, du moins celles qui s'étendent entre le bourg où cette rivière se passe à gué jusqu'aux premiers sapins de la montagne du dieu Vosegus. On raconte dans la famille qu'un de mes ancêtres, Tarvos, avait conquis toute la région quand il arriva dans la contrée avec une petite armée de guerriers celtes, tous armés de la grande épée de fer. Tarvos était un des compagnons d'armes de Gutuatr, le grand roi des Belges. Gutuatr lui avait dit : pour te récompenser de tes exploits et de ta fidélité, toute cette terre est à toi, avec tous ses habitants. Tarvos, à son tour, avait partagé les terres et les hommes qui y demeuraient alors entre ses principaux compagnons, s'en réservant la meilleure part, puisqu'il était le chef de la tribu.
          Une quinzaine de hameaux et autant de maisons fortifiées ont bientôt entouré le domaine de Tarvos mon aïeul, dont la demeure a été construite près du chemin qui mène à la montagne sacrée, ce Dumnum que nous apercevons depuis notre chaumière, lorsque nous portons nos yeux vers le sud. Du temps de mon père Catumaris, les chefs de chaque village reconnaissaient tenir leurs propres domaines de Tarvos et donc, par conséquent, de mon père lui-même. Ils se considéraient comme obligés de venir à son secours, en cas de nécessité, avec leurs propres guerriers. Ils disaient qu'ils étaient ses frères cadets et qu'il était leur frère aîné, et par conséquent l'arbitre de leurs fréquentes querelles.
          Les terres du domaine paternel étaient cultivées par des paysans libres, pour la plupart de race belge et descendant aussi des guerriers de Tarvos. Mon père leur prêtait des charrues, des herses, des bœufs de labour ; au besoin il leur fournissait des semences. Il partageait avec eux les récoltes et le croît des divers troupeaux. Il était très juste pour ses hommes.
          Nos paysans estimaient que la terre était à eux autant qu'à nous. C'était donc de bon gré qu'ils travaillaient sur cette propriété commune, heureux de faire ainsi vivre leur maître et de contribuer à la splendeur de sa maison. Ils disaient qu'ils étaient de sa famille et de son sang. Ils le traitaient de père, et il les appelait mes enfants. Ils portaient la saie de la même étoffe que lui, avec les mêmes raies et les mêmes carreaux vert et rouge, portant ce manteau de la même façon que lui. Il suffisait à un étranger de rencontrer l'un d'eux sur une route ou sur un marché pour dire aussitôt : Tiens ! voila un homme de la Charmenac, un des enfants de Catumaris.
          En cas de guerre, mon père pouvait appeler ses paysans aux armes, et ils accouraient avec empressement, tout disposés à se faire tuer pour lui. Ils vénéraient ma mère au même degré que si elle eût été leur mère ; et, quand je passais devant le seuil de leurs chaumières, ils me suivaient d'un œil attendri, en murmurant des paroles de bon augure, et disaient : Vois donc, femme, comme il devient beau et fort, notre petit Maglos ! Il sera, comme son père, terrible aux ennemis et bon pour ses fils les paysans.
          A côté de ces libres laboureurs, il y avait les esclaves. Ils étaient la propriété de notre famille, au même titre que les charrues et les bêtes de nos étables. Certains descendaient de Celtes restés sur le domaine après la conquête des terres par le Belge Gutuatr et ses compagnons d'armes ; d'autres se prétendaient autochtones, se disant arrière petits-fils des bêtes de la forêt et des eaux.
          Ces derniers racontaient, de leurs plus lointains ancêtres, qu'ils ne connaissaient ni le fer ni le bronze, mais qu'ils osaient s'attaquer aux bêtes les plus redoutables avec des haches de pierre. Aujourd'hui, en retournant les champs, on retrouve parfois des cailloux pointus qui leur auraient servi d'armes. Il y a de nombreux lustres, les Celtes puis les Belges auraient exterminé ou réduit en esclavage ces hommes sauvages. Les survivants ont peu à peu oublié leur langue primitive et parlent désormais la nôtre. Certains de nos esclaves sont issus de cette race primitive. On assure qu'en fouillant les forêts impénétrables qui s'étendent un peu plus loin au sud de la Charmenac, on trouverait encore quelques individus de cette race vivant parmi les animaux féroces.
          Les autres esclaves avaient été pris dans les guerres contre les Germains ou les Arvernes. D'autres encore, de race bretonne, ibère, ligure, italienne, avaient été amenés dans le pays par des marchands et vendus à mon père ou à mon grand-père en échange de sacs de blé, de têtes de bétail ou de troupeaux de porcs. On pouvait échanger huit ou dix esclaves contre un bon cheval de guerre.
          Tous appartenaient à Catumaris et lui devaient tout leur travail. Mon père s'en occupait en bon chef de famille, les nourrissant dans les disettes et les faisant soigner dans leurs maladies. La plupart étaient établis depuis si longtemps sur notre domaine qu'ils ne se souvenaient pas avoir jamais habité une autre patrie ou avoir parlé une autre langue que celle de chez nous.
          Les paysans libres et les esclaves étant absorbés par les travaux des champs, ce n'était pas eux que mon père ou mes ancêtres appelaient aux armes, quand il s'agissait d'aller faire une incursion chez une tribu voisine qui cherchait querelle, ou d'aller courir les aventures dans les contrées lointaines. Ils entretenaient à cet effet des guerriers de profession, les chevaliers, et, dans un rang plus humble, des écuyers. Les chevaliers se distinguaient de ceux-ci en ce qu'ils portaient le torque d'or ; mais les écuyers, qui, pour la plupart, étaient des aspirants chevaliers, possédaient des armes presque aussi belles. Les uns et les autres étaient, comme on dit, des fidèles. Dans d'autres parties de la Gaule, ils portent le nom d'ambactes ou de soldures.
          Les nôtres passaient une bonne partie de leur temps à s'exercer aux armes avec mon père. Ils savaient dompter les chevaux, faire l'escrime de la lance et du glaive, darder le javelot et le lourd saunion à la pointe aussi longue que le manche, manier la hache et l'épieu, danser la danse de l'épée, chanter des refrains guerriers, observer les égards que l'on doit aux hérauts chargés d'apporter un message ou même un défi. Dans notre village, chacun d'eux avait sa maison, quelques-uns avaient une femme et des enfants.
          Tous les jours, au repas du soir, ils prenaient place à la table du chef : mon père à la place d'honneur, ses six chevaliers ensuite, d'après leur ordre d'ancienneté, enfin les écuyers, au nombre de dix. Assis sur les bottes de paille, ensemble ils dévoraient la chair des bœufs et des cerfs, des moutons et des sangliers, et les plus braves avaient droit aux meilleurs morceaux. Ensemble ils buvaient la cervoise, l'hydromel, les vins d'Italie, et se réjouissaient jusqu'à une heure avancée de la nuit. Mon père mettait son orgueil à les nourrir fortement et à les abreuver largement. Il disait que c'est la bonne viande et le bon vin qui font les vaillants. Il savait que ces hommes le suivraient au cœur des batailles, que pas un ne reculerait, et que pas un, s'il succombait, ne reparaîtrait vivant. Ils étaient ses compagnons de chasse, ses compagnons de jeux, ses compagnons de guerre. Entre eux et lui, c'était à la vie et à la mort.
          Les uns descendaient des guerriers de Gutuatr et de Tarvos ; les autres, après de brillantes campagnes en Gaule, en Espagne ou chez les Germains, apportant les attestations de chefs gaulois, romains ou barbares, étaient venus, parfois de très loin, offrir le service de leurs bras. Lorsque l'un des domaines qui dépendaient du nôtre se trouvait sans maître, le propriétaire à son décès n'ayant pas laissé d'enfants, mon père en faisait don aux plus méritants de ses chevaliers. L'espoir de pareilles aubaines contribuait à entretenir leur fidélité.
          Chaque so
ir, c'était une grande table qui se dressait chez nous, une table très basse, des planches brutes posées sur des piquets, éclairée par des torches de résine. La soirée était égayée par les chants du vieux barde aveugle, Vandilo, qui s'accompagnait sur une petite harpe. Il connaissait toutes les légendes de la Gaule et tous les exploits de mes aïeux. Sa parole magique savait apaiser les discussions, calmer les colères qui parfois éclataient soudainement dans les banquets. La table s'allongeait lorsqu'un de nos voisins, ou un notable de Divodurum, ou encore un voyageur ou marchand étranger venait demander le vivre et le couvert. Ainsi Catumaris mon père, au milieu de ses vassaux, de ses guerriers, de ses paysans et de ses esclaves, menait une existence de chef.


Chapitre III – Catumaris et Mogituma

          Tant que je fus un enfant, je n'étais point admis à ces fêtes. Je n'entrais jamais dans la salle du festin. En public, c'est-à-dire sur la petite place devant notre maison et dans les rues du village, jamais mon père ne m'adressait la parole, jamais il ne me caressait. C'était un usage des Gaulois, un guerrier aurait eu honte de marquer quelque tendresse à ses rejetons. Pourtant, je sentais bien qu'au fond il m'aimait : ne m'avait-il pas nommé Maglos, son prince ?
          Je l'admirais et le craignais à la fois, surtout lorsqu'il paraissait sur la place en grand costume de combat, soit pour répondre à un ban de guerre, soit pour aller rendre visite à quelque puissant voisin. Il fallait le voir, avec son teint clair, ses yeux d'un bleu d'acier, sa longue chevelure bien lavée à l'eau de chaux et rougie comme du cuivre et ses longues moustaches rousses. Il était vêtu d'une tunique de laine fine, teinte en bleu, de braies rouges serrées aux jambes par des courroies dorées et de la grande saie gauloise. Quadrillée de vert et de rouge, retenue à la gorge par une fibule d'or, cette ample saie est un vêtement bien commode, car elle peut se ramener sur l'une ou l'autre épaule, se rouler en écharpe ou couvrir, à cheval, les cuisses du guerrier. Catumaris portait des bottes de cuir fauve armées d'éperons de bronze à molettes étoilées. Sur sa tête brillait un casque de bronze, revêtu de minces feuilles d'or, qui s'effilait en une pointe très haute avec des crêtes dentelées comme celles d'un dragon, et, sur les côtés, frémissaient deux ailes d'aigle déployées. Catumaris n'avait pas de cuirasse comme en portent les Romains, mais seulement, à la mode gauloise, une large ceinture de bronze, curieusement travaillée, de laquelle, par devant, tombaient des lamelles de bronze, cousues sur des courroies, protégeant le ventre de leur mobile et chatoyante défense. A son flanc gauche, retenu par une chaîne de bronze, pendait le glaive à poignée d'ivoire sculptée en tête de lion. Dans sa main droite, la lance à large et longue pointe ; sur son épaule gauche, le bouclier ovale, dont le tissu d'osier peint était renforcé d'une bordure de bronze. Le torque d'or étincelait à son cou. Lorsque d'un bond il s'élançait sur son cheval aux sabots luisants, les lamelles de son collier sonnaient sur son poitrail. Mon père était pour moi le dieu de la guerre.
          Derrière lui, ses chevaliers à la torque d'or et ses écuyers, dont l'un soutenait l'étendard rouge de la tribu, dressaient une petite forêt de lances, et sur leurs casques se hérissaient des cornes de bœuf ou de bélier, des bois de cerf, des ailes de vautour ou des hures de sanglier. C'était vraiment terrible à voir, et en même temps grandiose et si excitant !
          Accoudée à la fenêtre de sa chambre, je voyais ma mère émue d'admiration et d'amour, avec un sourire trempé de larmes. Quand la petite armée s'ébranlait, le regard de mon père tombait de bien haut sur moi. D'un ton impérieux et brusque, comme s'il se fût agi de l'enfant d'un autre, mais avec une nuance secrète de tendresse : Retire-toi, garçon, criait-il ; ta place n'est pas ici, et tu vas te faire écraser par les chevaux.
          Je me consolais de la froideur paternelle dans les bras de ma mère. Mogituma m'aimait à la folie, car j'étais leur fils unique. Parfois elle me serrait avec passion, cherchant à m'envelopper tout entier dans son giron, comme lorsque je n'étais qu'un tout petit enfant, et me couvrait de baisers. Ma mère était la petite-fille de Clutos, chef trévire, une cité fière établie sur les rives de la rivière  Mosella. Fille et épouse de guerriers, elle ne s'étonnait pas que mon père puisse la laisser si souvent et si longtemps à la maison, pour courir les aventures de guerre, battre les bois à la poursuite des cerfs et des ours ou encore assister à d'interminables banquets chez les chefs du voisinage.
          Mogituma savait tous les noms de nos dieux, ceux que l'on peut ne prononcer tout haut et ceux qu'on doit murmurer à voix basse, pour qu'ils soient seuls à les entendre. Elle aimait à me parler de Bélenos, le dieu du soleil, et de sa sœur Bélisana, la dame du ciel, qui resplendit à nos yeux dans la clarté de la lune, fait descendre sur la terre aride les larmes de la rosée et donne la fécondité aux animaux comme aux plantes. Elle baissait la voix pour me nommer Teutatès, qui guide vers l'enfer les âmes des morts ; de Taranis, qui fait luire la foudre et gronder le tonnerre ; d'Esus, l'hôte et l'épouvante des profondes forêts. Elle souriait en m'énumérant les dieux et les déesses, les fées et les farfadets qui habitent les eaux courantes ou stagnantes, qui président aux sources claires, se cachent sous l'écorce des grands arbres. Elle m'enseignait les prières qu'il faut adresser à chacun de ces maîtres au ciel et de la terre, et je les répétais après elle, étonné qu'elles fussent en une langue que je comprenais à peine et qui devait être plus ancienne que celle d'aujourd'hui.
          A certains moments, elle jeûnait, priait, et, le pied gauche déchaussé, faisait des offrandes de lait à son foyer, à la lisière des bois, à la berge de la rivière. Elle ordonnait de suspendre un voile précieux ou un bijou aux branches d'un vieux chêne. Elle partait avec ses femmes et ses serviteurs, assise sur un cheval très doux, enveloppée d'une saie qui lui cachait le front et voilait ses yeux. Elle s'en allait offrir des sacrifices sur le mont Dunum, où l'on adore Cernunnos aux bois de cerf.
          Un jour que mon père était parti en chevauchée, je vis arriver, monté sur une mule, un grand vieillard à la chevelure épaisse tombant sur ses épaules, vêtu d'une longue cuculle noire. Ses pieds étaient nus dans des sandales. Il ne portait ni torque d'or ni bracelets, et il était sans armes. Mais son large front, ses yeux sévères sous d'épais sourcils blancs, son nez d'aigle, ses joues creuses et blêmes, lui donnaient un tel air d'autorité qu'il me semblait être plus qu'un chevalier et plus qu'un roi. De toutes les huttes sortirent précipitamment nos paysans et nos esclaves, qui se prosternèrent devant lui et cherchèrent à baiser le bas de sa robe. Ma mère, apparaissant sur le seuil de notre demeure, s'agenouilla devant le vieillard, la tête penchée en avant et les bras croisés sur sa poitrine. Il s'avança, imposa sur elle ses deux mains étendues et, les yeux levés vers le ciel, prononça des paroles en une langue que je ne comprenais pas. Il la releva, entra dans la maison, s'assit de lui-même à la place d'honneur, et, après avoir fait signe à tout le monde de se retirer, s'entretint longtemps avec elle.
          Quand il sortit, Mogituma s'agenouilla de nouveau, plus humble encore que tout à l'heure, mais avec une expression de contentement et de sérénité que je ne lui avais jamais vue. Puis elle ordonna aux guerriers qui étaient restés au village d'escorter le vieillard et à plusieurs paysans de l'accompagner à pied, avec des chevaux sur lesquels on avait lié des moutons et des poules. Elle m'expliqua que cet homme sage et savant était un druide.
          Le vie
il homme revint plusieurs fois. Mon père, quand il était présent, se montrait aussi très déférent envers le visiteur. Tandis que le vieillard passait de longues heures en conversation avec ma mère, Catumaris ne se permettait même pas d'entrer dans la maison. Quand son hôte mystérieux se préparait à partir, lui-même, en son grand costume de guerre, prenait la tête de l'escorte. Par ses ordres, des présents encore plus riches surchargeaient les chevaux du convoi.



Chapitre IV – Le barde Vandilo

          J'ai passé de bons moments auprès du vieux barde Vandilo. Les jours de pluie, j'étais sûr de trouver l'aveugle en un coin de notre grande pièce d'habitation. Quand il faisait beau, il se tenait sous le vieux chêne qui s'élevait à cent pas de l'enceinte du village. Assis sur une pierre, sa petite harpe sur les genoux, il en pinçait doucement les cordes et, à mi-voix, se répétait les mélodies antiques. Il ne me voyait pas, mais il me sentait venir et m'asseoir à terre auprès de lui. Il m'aimait comme son enfant et me vénérait comme le rejeton d'un sang royal. Que veux-tu que je te chante aujourd'hui ? me disait-il quand il me devinait à ses côtés, le coude sur les genoux, le menton dans la main, et les yeux fixés sur ses paupières closes pour l'éternité. Sans attendre de réponse, il entonnait sa mélopée d'une voix grave, qui grossissait ou tremblait d'émotion à la fin de chaque vers.
          Le barde racontait comment Gutuatr le Belge avait été d'abord le roi d'un grand pays, où les jours duraient six mois et six mois les nuits. Son peuple était vaillant et riche. Mais les géants de la mer lui avaient déclaré la guerre en lançant les vagues mugissantes à l'assaut de ses rivages. Gutuatr était alors parti vers le couchant avec tous ses guerriers, toutes ses femmes, tout son peuple, avec ses chars de guerre armés de faux, ses machines à tuer cent hommes d'un coup et ses troupeaux mugissants. Pendant des mois et des mois ils avaient marché, toujours vers l'ouest, toujours suivant le soleil qui fuyait d'une course rapide. Ils avaient dompté des nations féroces, mais Rhénus leur avait présenté la large barrière de ses flots écumants. Mais Gutuatr, appuyé sur sa lance, l'avait franchi d'un bond ; puis il avait étendu sa grande épée d'une rive à l'autre, et, sur ce pont, les guerriers, les chars, les machines, les troupeaux étaient passé. Alors les montagnes du dieu Vosegus s'était dressée devant eux. Mais Gutuatr, avait empoigné un mont de chaque main, les avait violemment écartés, et une large voie s'était ouverte. Il avait alors soufflé dans son cor d'ivoire, et les portes des fortes villes s'étaient fendues, les remparts des oppida s'étaient écroulés, et des armées innombrables avaient été balayées, ainsi que des feuilles d'automne sous un vent impétueux. Gutuatr avait établi son peuple sur les terres conquises. Il lui avait donné de sages lois et lui avait enseigné l'usage de la charrue à roues et de la herse. Vandilo avait fini de chanter, mais sa harpe vibrait encore, et le son allait mourant, comme une voix qui s'éloigne et un génie qui s'en va.
          A ma demande, Vandilo chantait ensuite ces armées gauloises qui, semblables à des torrents, ruisselèrent vers Rome par les défilés des Alpes. Devant elles couraient les animaux sacrés ; les alouettes leur montraient le chemin à travers les plaines et les bois ; des biches leur indiquaient les gués des rivières. Devant elles les forêts s'enflammaient et les eaux des lacs terrifiés refluaient vers leurs berges lointaines. Soufflant dans leurs cornes de bœuf, les Celtes traversaient les lignes de fer et d'acier que leur opposaient les Romains. Le barde contait l'égorgement des ennemis et l'écroulement des palais ou des temples livrés aux flammes. Puis, le chant s'enflait et s'élevait, ivre de triomphe et d'orgueil, lorsque, devant les guerriers aux bras nus, à la poitrine nue, à la chevelure rousse tressée en longues nattes, s'inclinaient et s'humiliaient les prêtres et les sénateurs de Rome, offrant de l'or pour leur vie, de l'or pour le salut de leur Capitole, de l'or pour la rançon de leurs matrones et de leurs vestales. De l'or, encore de l'or, toujours de l'or, en lingots, en monnaies, en bijoux.
          En é
coutant ces chants, j'étais pensif, mais aussi exalté. Comment ne serais-je pas, moi aussi, un héros, puisque le sang de tant de braves coule dans mes veines ? Ceux qui ont parcouru l'Italie, la Grèce et l'Asie par la force de leurs bras, n'étaient-ils pas mes ancêtres ? Alors je quittais brusquement Vandilo, et j'allais retrouver les polissons du village. Pêle-mêle, fils de chevaliers, de paysans ou d'esclaves, on jouait à la guerre. Un gros tas de fumier devenait un oppidum ; les ennemis essayaient de l'enlever d'assaut, et les défenseurs faisaient pleuvoir sur eux des trognons de choux et des pierres. Le combat se terminait souvent avec des bosses aux fronts, des yeux pochés et des braies déchirées. Quand je rentrais à la maison couvert de boue, de sueur et d'un peu de sang, mais fier d'avoir conquis une place forte ou d'avoir repoussé victorieusement l'assaillant, ma mère m'accueillait avec reproche. Mon père, prenant alors mon front entre ses deux mains de fer, me regardait avec tendresse : Bah ! ne le gronde pas, disait-il à Mogituma. Moi aussi, quand j'avais son âge, j'ai gâté des braies et des saies. Il promet de devenir un guerrier, voilà l'important ... Ne trouves-tu pas qu'il ressemble à son grand-père Djarilo ? Un vaillant Médiomatrique, mon père, ne craignant rien ni personne !

Chapitre V – L'éducation d'un futur chevalier

          Plusieurs des guerriers de mon père m'avaient pris en affection. Ce sont eux qui m'apprirent à me tenir sur un cheval, à le guider avec les rênes, avec les talons et avec la voix, à ne pas avoir peur quand il ruait, se cabrait ou faisait des sauts de mouton. Ils m'apprirent aussi à manier la lance et le glaive, même à me servir de l'arc et de la fronde, bien ce ne soient pas là des armes de combat noble, mais parce qu'elles sont utiles à la chasse.
          De tous les guerriers de mon père, celui que j'aimais le mieux, c'était l'écuyer Prydano. II était déjà d'un certain âge, car il avait débuté dans les armes du temps de mon grand-père. II était aussi brave que les autres chevaliers, mais il n'était pas turbulent et vantard comme la plupart de ses compagnons. Prydano ne racontait jamais ses batailles, n'offrait pas, à tout propos, son bras et son épée, ne sollicitait jamais de présents ou de terres, dédaignait les bijoux et ne flattait point le maître. A la table du maître, il ne mangeait pas goulûment et buvait avec modération. Jamais on ne l'a ramassé parmi les gobelets d'étain. Il vivait seul dans sa hutte, n'ayant jamais voulu prendre femme. Son plus grand plaisir, quand le service ne le réclamait pas, c'était de rôder dans les champs ou dans les bois, d'observer les nids au printemps, mais sans les dénicher, de relever la trace du gibier, mais sans avoir un goût prononcé pour la chasse.
          Il aimait les bêtes, surtout celles qui ne servent à rien, et sa hutte en était pleine. Il avait installé sur son toit une roue de chariot pour les cigognes. Près du seuil était attaché un jeune renard, qu'il avait commencé à apprivoiser. En haut de la porte était accrochée une cage en osier, où voletaient des geais et une pie, qui savait siffler quelques-uns des airs du barde Vandilo. Si l'on pénétrait chez lui, il fallait faire attention pour ne pas écraser une couleuvre qui se glissait sous son grabat, un levraut, un écureuil et quelques hérissons. Une amitié cordiale s'était établie entre le gamin de dix ans et le vieux soldat balafré,. Je lui faisais de fréquentes visites : je trouvais sa hutte bien plus amusante que la maison paternelle.
          Il m'emmenait volontiers dans ses promenades à la lisière des bois : il m'aidait à chercher, au printemps, les primevères, les violettes et les myosotis. Il savait quand la première fraise commençait à rougeoyer dans les mousses, quand la noisette était bonne à croquer, et dans quel coin de la forêt on pouvait trouver les merises, les poires et les pommes sauvages. Il m'apprenait à fabriquer des cages d'oiseaux avec des brins d'osier et à disposer des collets pour les lièvres, des lacets pour les grives, et, dans la rivière aux castors, des hameçons pour les poissons et des fagots d'épines pour prendre les écrevisses.
          Ma mère trouvait qu'il y aurait eu bien d'autres choses à m'apprendre. Elle parlait souvent de moi au vieux druide. Parfois, lorsque celui-ci était assis chez elle, il me prenait entre ses jambes, fixait ma tête entre ses deux mains, me regardait dans les yeux et disait à ma mère : Que pourrions-nous faire de ce garçon-là ? Il est grand, bien portant, il paraît intelligent. Ce n'est pas tout que de savoir dénicher les geais et fabriquer des cages pour les merles. Il y a même autre chose dans la vie que de distribuer des coups de latte et de recevoir des coups de lance. Si son père voulait me le confier, je l'emmènerais dans notre sanctuaire, là-bas, chez les Carnutes, où l'on étudie en plein air sous les chênes. Un peu de magie, un peu d'astrologie, beaucoup de théologie. Le temps d'apprendre par cœur deux ou trois cent mille vers … et dans trente ans, il serait un druide accompli.
          Cet homme, avec ses yeux clairs sous les sourcils hérissés, sa tête blanche, ses mains osseuses, et sa longue cuculle noire, me faisait peur. Je n'osais me dégager de ses jambes et de ses bras ; mais je tournais vers ma mère des regards suppliants. Elle n'était guère plus rassurée. Dès que la politesse le lui permettait, elle me reprenait bien vite et me serrait très fort. Je n'ai que celui-là, disait-elle humblement au druide. Un jour qu'il revenait sur son idée, parlant encore de son école dans la forêt et de sa magie, je le regardai en face et lui dis fièrement : d'abord je ne veux pas être prêtre ... je veux être un guerrier comme mon père et mes ancêtres.
          Etre un druide, mon garçon, répondit alors le vieillard, c'est bien autre chose que d'être un guerrier ou un grand chef. Et il se mit à parler de la profession du druide, sans cesse en conversation avec les dieux, perdu en de sublimes méditations, raisonnant sur la nature des dieux et des hommes, pénétrant les secrets les plus cachés de l'univers, lisant dans les astres les destinées des mortels, s'instruisant des vertus des plantes, tirant des poisons les plus terribles les remèdes les plus efficaces. C'est le duide qui connaît les limites des peuples et des hommes, qui fixe et qui interprète les lois, qui appelle devant son tribunal les guerriers et les chefs, qui règle les litiges et qui condamne les criminels. Lui seul a qualité pour offrir aux dieux sacrifices et victimes. Les êtres jugés par lui indignes sont privés des bénédictions divines, du respect de leurs égaux et de l'obéissance de leurs serviteurs. L'homme coupable ou rebelle contre qui le druide a prononcé la formule de l'excommunication, cette sentence que les dieux écoutent dans le ciel et qu'ils ratifient sur la terre, devient aussitôt tel qu'un mort parmi les vivants. Fût-il un roi, il tombe en-dessous de l'esclave, car sa femme et ses enfants s'éloignent de lui et ses fidèles le fuient.
          Tout ce que le vieil homme disait était vrai. Ma mère savait, par trop d'exemples, que la malédiction d'un druide était plus dévorante que le courroux d'un monarque. Aussi Magituma ne repoussa-t-elle pas la proposition, mais elle ne prononça pas le oui fatal. Par bonheur, mon père souhaitait que son fils unique devînt un guerrier comme lui et son père. Aussi le druide et lui s'accordèrent-ils sur mon éducation. Le vieil homme nous envoya un de ses élèves, qui commença par me faire apprendre un grand nombre de vers ; mais dès que j'en eus logé une centaine dans ma tête, pas un de plus n'y voulut entrer. Au bout d'un mois, le jeune prêtre se découragea et repartit chez les Carnutes. Le vieux druide s'en vint alors à la Charmenac et dit à ma mère : Allons ! Je vois qu'il faut y renoncer. Maglos ne sera jamais qu'un chasseur de cerfs et un chasseur d'hommes. Il sera tout juste capable d'asséner ou de recevoir des coups d'épée. Les dieux lui ont donné une tête dure, sans doute pour qu'elle résiste mieux aux horions. Enfin, le pays a besoin de guerriers aussi bien que de savants. Je regrette qu'il soit un petit âne, mais il fera peut-être un bon chevalier.
          Magituma v
oulait cependant que son fils unique fût autre chose qu'un petit âne. Elle fit venir de Divodurum un homme qui avait voyagé dans les pays du Sud. Il m'enseigna à écrire le gaulois avec des caractères grecs de Massilia et des caractères latins, et à faire un peu de conversation romaine. Quand j'étais bien sage, il tirait de ses braies des monnaies où étaient figurées des têtes d'hommes ou de divinités et me faisait déchiffrer les inscriptions. Malheureusement il ne resta que quelques mois dans notre village : l'appel de terres inconnues fut plus fort que la sinécure. Il fut bien nourri durant tout ce temps, car il mangeait à la table du maître. Quand il partit, mon père lui donna douze moutons vivants et ma mère un vase en or.


 

Chapitre VI – Je deviens un guerrier

          Quand j'atteignis l'âge de seize ans, mon père me donna un grand coup du bois de sa lance entre les deux épaules. Comme je ne tombai pas sur le nez et que je restai solidement planté sur mes deux jambes, il jugea qu'on pouvait faire de moi un guerrier. Il n'eut plus honte de paraître en public avec son fils et me prodigua devant tous les marques de la plus vive tendresse.
          Il décida de donner à la Charmenac une fête magnifique, à laquelle il invita tous les chefs de région avec toute leur suite, ainsi qu'une douzaine de notables de Divodurum. Je ne pouvais souhaiter une plus noble assistance pour faire mes débuts dans la carrière des armes. Chacun de nos hôtes était arrivé avec un présent pour moi, et je devins l'heureux propriétaire de toute une panoplie de guerrier. La plus belle pièce était une large ceinture de bronze doré, une vraie merveille : dans le métal mince, un artiste à la longue patience avait gravé des lignes de cercles, de croix, de carrés, de losanges, et entre ces lignes couraient des files de cerfs, de chiens et de chevaux.
          Au matin du grand jour, je revêtis mon équipement, et le vieux druide vint sur mes armes imposer les mains. Je montai sur un cheval richement harnaché, et je le fis caracoler sur la place du village, devant tous nos amis et nos paysans assemblés. Je sautai des haies et bondis par-dessus des palissades. Tout le monde applaudit à mes exploits, et tous les guerriers me firent l'honneur d'une batterie de leurs glaives sur le bronze des boucliers. Après cette fête de la guerre, la fête des estomacs commença.
          Pendant trois jours, il y eut à la Charmenac une trentaine de chevaliers et une centaine d'écuyers de leur suite. Il fallut installer en plein air la table seigneuriale et les autres tables. Ajoutez à cela que nos paysans, libres ou esclaves, affranchis de tout travail pour me faire honneur, étaient assis à terre et se régalaient des mots qui revenaient des tables. On avait fait rôtir tout entiers les moutons et les bœufs, préalablement farcis de poules, d'oies, de canards, de hérons, de grues, de hérissons. L'étable à porcs fut dévastée comme le parc à bestiaux et la basse-cour. Nos convives, dont les jambons salés de Séquanie incendiaient les palais, semblaient ne pouvoir arriver à éteindre ce feu, bien que les brocs et les amphores fussent servis en nombre. Le moindre berger but à discrétion les vins venus d'Italie et de la Province Romaine.
          J'étais
maintenant un guerrier. Ma mère me témoignait du respect comme à un maître de la maison. Mon père me traitait en compagnon d'armes et guettait l'occasion de me faire conquérir, dans le rougeoiement des mêlées, mon collier d'or de chevalier.


 

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