Mairie de HESSE. 3 La Cour, 57400 HESSE - 03.87.23.82.33


- Lubitias : signifie « celle qui est aimée »
- Luernos : signifie « renard »
- Tullum (Toul) : ville de la cité des Leuques

 

 

 

Souvenirs  d'un   Gaulois  de   la  Charmenac    - 5 -

 

Lubitias  ma  bien - aimée

 

 

Chapitre I — Rencontre inouïe

         Il y avait deux semaines que nous avions quitté les monts d'Arvernie. Nous nous trouvions en pays leuque et arrivions en vue de Tullum où nous devions passer la rivière Mosella. Nous nous sommes servis d'un lourd bateau plat, lequel nous transporta sur l'autre rive en plusieurs voyages, char, hommes et chevaux. Avisant à cent pas une clairière, mes compagnons et moi y avons fait halte pour prendre notre repas. Aussitôt qu'elles furent attachées aux arbres, les bêtes se mirent à brouter l'herbe fleurie, dissimulées ainsi que nous sous les ombrages. Tout à coup, un cavalier traversa tranquillement la clairière, venant du sud et se dirigeant vers la rivière. Il était armé et équipé à la mode germaine, qui est presque celle des Belges et qui m'était familière. L'homme était poudreux et paraissait las, autant que sa monture. Son visage était caché non seulement par la visière du casque et le nasal destiné à protéger le nez, mais aussi par une sorte de masque en tissu de mailles d'acier. Le cavalier arriva jusqu'à la berge, mit pied à terre et, du bois de sa longue lance, se mit à sonder la profondeur des eaux. Celles-ci étaient hautes et assez rapides ; il parut découragé. Brusquement, il s'écroula, lâchant les rênes de sa monture, laquelle s'en vint rejoindre les nôtres et se mit à brouter de concert.
         Je demandai à Exobnos de porter secours à l'inconnu qui ne remuait toujours pas. Mon écuyer le prit dans ses bras et, toujours inanimé, le déposa dans le char auprès de moi, sur les peaux qui recouvraient la paille de ma litière. Relevant le masque qui cachait le visage du cavalier, j'éprouvai une grande stupeur : je vis des traits fiers mais imberbes, délicats comme ceux d'un enfant. J'enlevai le casque et, devant les yeux ébahis de mes compagnons de route, une épaisse chevelure blonde s'en échappa. C'était une jeune femme ! Elle pouvait avoir vingt ans. Une vilaine blessure purulente barrait son joli front.
         Exobnos c
ourut à la rivière et en rapporta son casque plein d'une eau limpide et fraîche. J'en jetai quelques gouttes sur le visage de la cavalière. Elle eut un soubresaut, entrouvrit les yeux et les referma aussitôt avec un soupir douloureux. Elle vivait. Je ne pouvais m'expliquer la joie que je ressentais à le constater. Bientôt elle rouvrit les paupières, nous regarda de ses yeux fixes, de grands yeux noirs, doux et altiers. Elle paraissait inquiète, comme s'attendant à mourir. Mon air compatissant et anxieux sembla la rassurer. « Ne crains rien, lui dis-je, nous ne te voulons point de mal. Je ne te demande pas qui tu es, ni d'où tu viens. J'imagine que tu as des motifs pour te cacher, puisque tu es venue par des sentiers perdus dans les bois, et que tu couvrais ton visage. Nous respecterons ton secret, quel qu'il soit. Mais tu es blessée et il te faut des soins sans trop tarder. Nous partons dans la direction de l'est, vers le pays des Médiomatrices. Viens avec nous, tu n'auras pas d'escorte plus sûre que la nôtre. Mes compagnons et moi, nous sommes prêts, s'il le faut, à nous dévouer pour toi. Tu parais bien lasse et porte au front les traces d'un coup brutal, dont tu souffres sans doute profondément. Accepte de m'accompagner jusqu'à mon village où tu seras soignée et où tu te reposeras quelques jours. Tu y seras entourée de tous les respects que méritent ton courage et ta noblesse, car je vois bien que tu n'es pas issue d'un sang vulgaire. Rassure-toi, je t'en conjure et t'en supplie. Je ne suis pas ton ennemi et tu n'es pas ma prisonnière, mais mon hôte révéré. Quand tes forces seront rétablies, tu iras librement où ton destin t'appelle. »
         Je parlais, je parlais toujours, tant je redoutais le moment de silence qui suivrait mes paroles. Je craignais tant un refus de la belle inconnue que ma voix prenait des inflexions qui m'étonnaient moi-même, d'une douceur persuasive, de tendresse respectueuse, humble et suppliante. Moi, Dumnoclevos, fils de Catumaris, un rude guerrier de Vercingétorix, je suppliais ! Je suppliais et n'en éprouvais point de honte. Elle murmura : « Merci ! J'ai si mal à ma pauvre tête ! » Elle dit ces mots en celtique, avec l'accent qu'ont les Belges en s'exprimant dans cette langue. Je regardais cette belle tête à la longue chevelure couleur des blés mûrs, alors que les fibres de mon cœur se pinçaient douloureusement à la pensée que le coup qu'elle avait reçu pouvait être mortel. Elle se souleva un peu sur un coude et regarda autour d'elle. Les couleurs revenaient sur son visage tout à l'heure si pâle.
         Penché v
ers elle, dans l'attitude la plus respectueuse, je lui dis alors : « Tu viens sans doute de loin. As-tu faim ? As-tu soif ? » Elle croqua dans une galette que lui présenta aussitôt un de mes compagnons et but à la gourde que lui tendit Exobnos, encore à demi pleine de vin d'Italie. Quand elle eut mangé et bu, elle se rallongea et dit : « J'accepte ton offre. Mon nom est Lubitias. Allons ! »
         Je demandai à mes compagnons de ne parler à âme qui vive de cette rencontre inouïe. A ceux de la Charmenac et de la contrée qui les interrogeraient, ils devraient répondre qu'une jeune parente de ma mère était venue du pays des Trévires. Cette décision parut faire plaisir à la jeune fille.


 

Chapitre II — Retour au pays natal

         Après de nombreux jours de route et tant de hasards, je revenais enfin au pays de Catumaris mon père. J'y revenais avec des blessures, certes, mais surtout avec de la gloire et de l'or. Comme on approchait de mes terres, je fus quelque peu surpris de ne rencontrer personne sur les sentes et les chemins. Dans les prairies vertes, nul berger, pas de troupeaux, aucun tintement de clochettes. Au bout des sillons inachevés, quelques charrues étaient renversées sur le flanc, comme abandonnées. Les palissades des quelques hameaux disséminés dans la campagne étaient closes, nul visage n'y apparaissait, aucune fumée ne montait des toits. Nous poursuivions cependant notre chemin, pressés d'arriver à la Charmenac, mais la solitude semblait s'étendre autour de nous.
         Quand nous sommes enfin arrivés en vue de mon village, j'ordonnai à mes compagnons de faire halte. Toujours allongé sur ma litière, j'étendis les mains, la paume tournée vers le ciel, dans la direction de la sainte montagne qui apparaissait à l'horizon. Les yeux rivés sur ce Dunum où demeuraient les dieux, je leur rendis grâce de m'avoir permis de revoir mon pays. Puis je soufflai dans mon cor et en tirai une note claire et prolongée. A cet appel, je m'attendais à voir dévaler la foule de mes guerriers et de mes paysans et retentir leurs cris de joie. Seuls quelques aboiements de chien répondirent. Parvenu à la haute palissade qui entourait les jardins et les maisons, je soufflai à nouveau du cor. J'entendis alors le bruit d'une barre qu'on retirait avec difficulté. La porte s'entrouvrit à peine et un visage inquiet s'y montra. L'homme poussa un cri de surprise avant de s'écrier : « Par Toutatès, voilà Exobnos ! »
         J'avais reconnu un de mes paysans et je m'adressai aussitôt à lui, lui demandant où étaient Arviragh et les autres chevaliers. « Père ! me dit-il, tu viens comme un dieu sauveur ! Mais comment as-tu pu arriver jusqu'ici sans rencontrer l'ennemi ? Ne sais-tu donc pas que les Germains et les Romains sont dans le pays ? » Etendant la main vers l'est, il continua : « Père ! Il y a quelques jours, on s'est battu là-bas, de l'autre côté des forêts, mais l'ennemi n'a pu passer, et maintenant il est je ne sais où.
- Mais mes guerriers ? Les habitants du village ? Où sont-ils tous ?
- Tes guerriers sont tous partis pour Divodurum. Tous, et tous ceux des villages de la contrée. Arviragh est parti avec eux en habits de guerre. C'est lui qui commande. Il n'y a plus ici un chevalier, ni un écuyer, ni un paysan en âge de porter les armes. Les écuries sont vides de chevaux, et il n'y a plus un glaive ni un bouclier sur les murs des huttes. C'est un ordre des sénateurs : les hommes doivent rejoindre l'armée du grand chef arverne. Quant aux femmes et aux enfants, ils se sont réfugiés dans la forêt où ils ont emmené les troupeaux. Moi seul j'ai reçu l'ordre de rester pour faire le guet dans le village. A quoi bon ? Je ne pourrais le défendre seul contre quiconque, Germains ou Romains. »
         Mes cavaliers et
moi nous nous regardions, atterrés. L'inconnue aux cheveux d'or ne disait mot. Après un si long voyage, j'avais espéré le repos, entouré de l'affection de mes hommes et de leurs familles. Que faire de ce territoire vidé de ses bras ? Que faire de ces terres vouées à l'abandon ? Ce qui fait la valeur d'un domaine, ne sont-ce pas les bras qui le cultivent ? Désormais, les charrues seraient menées par quelques vieillards ou par des femmes et quelques jeunes garçons. Et moi, le maître, j'avais les jambes mortes ! Je laissai le désespoir m'envahir lentement. C'est à ce moment que je sentis une main étreindre la mienne et que je croisai le regard de la jeune femme assise à mes côtés. Ce que j'y lus me remplit aussitôt d'une force nouvelle.
         « Par les foudres de Taranis ! m'écriai-je aussitôt. La Charmenac ne mourra pas, Catumaris et Mogituma ne le voudraient pas. C'est ici que mon ancêtre Tarvos avait décidé de donner des racines à sa tribu. Foi de Dumnoclevos, nous revivrons tous ensemble sur la terre de nos aïeux ! »


Chapitre III — La vie reprend à la Charmenac

         Aucun de mes chevaliers et aucun de mes paysans ne revint au village. Sans doute périrent-ils sous les coups des Romains aux alentours d'Alésia ou furent-ils donnés comme esclaves aux légionnaires. La plupart des chefs qui avaient tenu de mon père la possession de leurs terres étaient morts ou avaient disparu. Quand ils avaient laissé des enfants, je donnai à ceux-ci l'héritage de leur père. Quand ils n'avaient pas de fils, je réunis leurs propriétés à mon domaine. Quant à moi, je ne devais plus jamais monter à cheval ni paraître sur aucun champ de bataille : mes jambes refusaient de me soutenir. Il y avait neuf ans que mon père m'avait donné entre les épaules ce grand coup de latte par lequel je devins guerrier. J'avais vingt trois ans et ne possédais plus d'un chevalier que le cœur, le courage et la volonté de ne pas me laisser abattre par l'adversité. Camul ne guiderait plus mon bras.
         J'ai accueilli sur mes terres des laboureurs chassés de leur contrée par la guerre, des captifs évadés des camps romains, et qui, n'ayant plus ni feu ni lieu d'asile, ont épousé les femmes veuves de mes paysans disparus. J'ai racheté à des marchands italiens quelques esclaves faits prisonniers pendant cette guerre des Gaules dont était ressorti vainqueur Jules César. Grâce au butin dont m'avait gratifié le penn-tiern, j'ai réussi à repeupler mes étables. Lubitias, votre mère, est restée à mes côtés et a consenti à m'épouser.
        
         Il faut à p
résent que je vous conte, mes enfants, comment elle est devenue mon épouse, après qu'elle eut accepté ma proposition de séjourner quelque temps à la Charmenac pour se rétablir. Le jour de mon retour au village, bien vite avertis de mon arrivée, les vieillards, les femmes et les enfants qui s'étaient réfugiés dans les forêts regagnèrent leurs huttes. « La vie doit reprendre son cours, leur expliquai-je, afin que notre grande famille ne disparaisse point et que, guerriers et paysans, nous nous retrouvions tous ensemble une fois cette maudite guerre terminée. L'armée gauloise vaincrait l'ennemi, affirmais-je alors, et nous vivrons à nouveau, ainsi que nos pères, dans une Gaule libre et indépendante. » Le désastre d'Alésia, dont je vous parlerai peut-être un jour, n'avait pas encore eu lieu. J'étais persuadé que l'armée de secours levée dans toutes les cités du pays rejoindrait bien vite le penn-tiern et chasserait les Romains au-delà des Alpes.
         Au soir de cette première journée qui marquait mon retour à la Charmenac, je fis conduire Lubitias dans la chambre qu'avait habitée ma mère, et demandai à deux femmes de prendre soin d'elle. Moi, je demandai à être mené dans la demeure d' Arviragh. C'est là que je demeurerais pendant le séjour de Lubitias parmi nous. Je fus longtemps à m'endormir, cette nuit-là. Ce n'étaient point seulement les émotions du voyage, ni les soucis des épreuves qui m'attendaient, ni la morsure de mes plaies qui me donnaient la fièvre.
         Le lendemain, après avoir laissé couler beaucoup d'heures qui me semblèrent bien longues, je lui fis demander si elle consentait à venir me rencontrer. Elle vint presque aussitôt vers moi, vêtue cette fois d'habits de femme, qu'une des servantes lui avait donnés. Elle les portait avec élégance et dignité. Dans sa belle chevelure blonde, où l'on devinait les soins d'une main plus experte que celle d'une femme du peuple, des pâquerettes étaient piquées. Elle s'approcha de ma couche, s'inclina de tout le corps, respectueuse et noble, joignant ses mains fines et fuselées, puis déclara en souriant : « Tu as tenu ta parole. Je vois que tu ne me traites pas en captive. Merci pour ta généreuse hospitalité. Tu me reçois sous le toit de ta mère sans me demander qui je suis, d'où je viens, où je vais. Je sais que tu ne m'en parleras pas le premier, aussi vais-je te le dire. Quand j'aurai prononcé le nom de mon père, tu verras ce qu'il te reste à faire. Si tu es, comme tant d'autres Gaulois, un esclave des Romains, tu auras une belle occasion, en me livrant à eux, de t'assurer leur faveur.
- Tu m'offenses, lui dis-je, plus peiné qu'irrité. Je ne suis pas du côté de Jules César, et encore moins son soumis.
- J'en suis sûre, dit-elle avec grâce, avant de poursuivre son récit, dans un long monologue qu'elle termina par ces paroles : mes mains sont habituées à manier non la quenouille, mais la lance et le glaive. J'ai plusieurs fois eu l'occasion de combattre les Romains. J'ai participé à plusieurs batailles sur les rivières Mosa et Mosella, ou dans la profonde forêt de la déesse Arduinna. J'ai trempé mes mains dans le sang. Je dois t'inspirer de l'horreur !
         Je fis u
n signe de dénégation. Non certes, ce n'était pas de l'horreur qu'elle m'inspirait, quelque étranges qu'aient été ses aveux, mais alors quel sentiment m'inspirait-elle ? C'était indéfinissable, mais ressemblait à une certaine attirance. Elle continua : « Que veux-tu ? Dans une nation comme la nôtre, sans cesse attaquée par les Romains ou par les Germains, les jeunes filles n'ont pas le temps de filer la laine. Il leur faut savoir d'abord se protéger elles-mêmes, ne pas craindre le fer de ces soldats dont chacun est doublé d'un marchand d'esclaves, apprendre à préférer la perte de la vie à la perte de l'honneur. Nos mères, plus d'une fois, se sont jetées dans les mêlées pour ramener au combat les guerriers hésitants. Plus d'une fois, quand leurs maris et leurs fils étaient tous couchés dans la poussière, elles ont prolongé la bataille, derrière le rempart des chariots, à coups de lance, à coups de pierres, avec leurs ongles, avec les crocs de leurs chiens de garde, avec les torches de résine. Mon père, qui n'a jamais eu de fils, m'a élevée comme si j'étais un garçon. C'est de lui que j'ai appris, à l'âge où vos petites filles jouent avec des poupées, à manier la javeline et le glaive, à parer les coups, à en porter, et, hélas, à en recevoir parfois. Je suis une Barbare, fille d'un chef barbare et fille d'une nation de Barbares.
- Puisse la Gaule être toute entière peuplée de Barbares comme ton père et comme toi ! Mais poursuis ton récit, car je n'ose t'interroger.
- Connais-tu Ambiorix ?
- Quel Gaulois digne de ce nom ne le connaît et ne l'honore ! m'écriai-je en me redressant sur ma litière. Ambiorix l'Eburon, qui le premier a montré qu'une légion romaine n'est point invincible et qu'un camp romain peut se forcer ! Ambiorix qui a su faire connaître à César le sentiment de la crainte et de la honte ! Ambiorix qui, peut-être aujourd'hui encore, dans le silence de la Gaule, maintient quelque part, nul ne sait où, des étendards triomphants et des épées prêtes à braver le conquérant honni et à exterminer toutes les légions ! Ambiorix, le roi des Eburons, celui qui proclame que la mort est préférable à la domination de l'étranger ! Mais le connais-tu donc ?
- C'est mon roi.
Je suis la fille d'un de ses plus fidèles compagnons, du nom de Luernos. Les Eburons étaient heureux et libres en Gaule Belgique du nord, Germains certes, mais Celtes aussi, frères de tous les habitants des Gaules réunies. Ambiorix et ses chevaliers refusèrent de plier sous le joug de César lorsque celui-ci décida d'envahir notre cité. Rendu furieux par la résistance acharnée dont firent preuve les guerriers éburons, l'Imperator fit envahir toutes les parties de notre territoire par ses légions et ses auxiliaires, livrant à mon peuple une guerre d'extermination. Tantôt les légions tombaient en masse sur nos forces réunies, tantôt elles se séparaient, brûlant les villages, tuant jusqu'aux troupeaux, égorgeant même les femmes et les enfants, car le soldat romain sait qu'on ne peut faire de nous des esclaves : le captif éburon tue ou se tue, on n'en veut plus sur les marchés de Rome. Ici, ce sont des populations entières enfumées dans les cavernes où elles ont cherché un abri. Là, c'est la chasse à l'homme dans les marais et les fourrés, avec des chiens nourris au sang. Ambiorix, avec quelques cavaliers fidèles, dont mon père, réussit toujours à dépister les ruses et la férocité des chasseurs. Vingt fois on a cru le cerner dans une enceinte de forêt : toujours l'enceinte s'est trouvée vide. Vingt fois on a apporté une tête à César : ce n'était jamais la tête du véritable Ambiorix. Il y a peu, le proconsul a fait appel à des brigands venant d'outre-Rhin et les a lâchés sur notre pays. J'ai obtenu de mon père Luernos l'autorisation de l'accompagner dans une de ces répugnantes campagnes, le persuadant que je saurais fracasser quelques crânes romains. Nous sommes tombés dans un embuscade et j'ai vu mon père éventré sous mes yeux, de même que trois de ses guerriers. Traquée moi-même comme un loup, je suis parvenue, toute seule, à prendre du champ. Je ne sais par quel miracle j'ai survécu à ce massacre. Comment j'ai pu arriver jusqu'à l'endroit où tu m'as vue pour la première fois, je l'ignore moi-même. J'ai choisi les sentiers perdus des forêts, évité les camps et les oppida, voyagé la nuit, dormi le jour dans quelque fourré, vivant des fruits sauvages, des racines et des baies de la forêt. Comment n'ai-je rencontré ni sentinelle romaine, ni espion latin, ni traître gaulois ? Les dieux sans doute ont veillé sur moi. Je me guidais sur les étoiles, j'allais toujours dans la direction du sud-ouest, car j'espérais parvenir chez les druides des Carnutes et y trouver un asile honorable. Tu sais tout à présent. Tu ne me livreras pas aux Romains, m'as-tu dit, mais si la présence dans ton village de la fille de Luernos l'Eburon, compagnon d'armes d'Ambiorix, peut attirer sur lui la foudre romaine, fais-moi conduire au pays des Carnutes. »
         Je saisis alors brusquement sa main droite dans mes deux mains, et, prenant à témoin les dieux, je jurai de la défendre jusqu'à la dernière goutte de mon sang. « Sache bien, lui dis-je, que c'est toi qui es la maîtresse dans cette maison. C'est ma mère Mogituma qui te reçoit chez elle. Du haut du Cercle de félicité, où par un sacrifice volontaire elle est allée rejoindre son époux Catumaris, elle te protègera et te guérira. Ne va pas chercher si loin, en pays inconnu, un autre asile que celui que t'offre les palissades entourant la Charmenac, enceinte jusqu'à présent inviolée. »
         Il fut co
nvenu qu'on ne révélerait à personne son origine. Elle serait Lubitias la Trévire, venue en ce pays pour y trouver un refuge contre les dangers de la guerre et pour sacrifier sur le tertre de sa parente Mogituma. Elle vécut dès lors à la mode les Médiomatrices, portant le costume de notre contrée, distribuant les tâches aux servantes, surveillant les travaux des champs. Sa blessure au front ne fut bientôt plus qu'un vilain souvenir. Il me semblait que ma chère mère était revenue animer la vieille demeure et qu'un génie bienfaisant avait ramené le bonheur au village.
         L'affection qui grandissait dans mon cœur y était comprimée par le respect. J'évitais d'approcher de la porte de la maison paternelle, et pourtant, sans cesse, je m'y sentais ramené. Je trouvais souvent Lubitias sur le seuil, contemplant l'horizon ou regardant d'un œil animé le défilé des animaux qui rentraient du pâturage ou qui s'y rendaient en faisant tinter leurs clochettes de bronze, tandis que sonnait la corne du berger. Parfois, assise sur le banc de pierre devant la porte, elle fourbissait son glaive et les pointes des javelines, éprouvant au contact du fer un plaisir visible. Je la trouvais de temps à autre à l'écurie, passant sa main blanche sur l'encolure d'un de nos coursiers, les appelant les uns et les autres par leur nom. Les bonnes bêtes hennissaient de contentement, sentant sans doute que c'était la main d'un guerrier qui les caressait. Je ne l'ai jamais vue tenir une quenouille.

         Au printemps de l'année suivante, après un long et rude hiver au cours duquel nous avons, elle et moi, beaucoup bavardé, j'ai demandé à Lubitias de devenir ma femme. Elle a aussitôt accepté, me déclarant qu'elle avait espéré cet instant depuis le jour où elle m'avait rencontré. Nos épousailles n'eurent pas la splendeur des anciens jours. Elles avaient pour témoins nos malheureux paysans, quelques vieux chevaliers et deux chefs des alentours, échappés aux massacres. Les présents de noces furent modestes, car nous étions tous bien pauvres, mais ils furent offerts de si bon cœur ! Le druide cher à Mogituma, le druide qui, d'une voix cassée, prononça sur nous les paroles de bénédiction, semblait avoir vieilli d'un siècle. Je glissai au doigt de ma bien-aimée la bague de cornaline rouge que ma chère mère m'avait donnée lorsque j'ai quitté pour la première fois la Charmenac : je partais alors pour le pays d'Armor et j'avais dix huit ans. Les rites du mariage, qui tous parlent de félicité, de fécondité, de richesse, semblaient démentis par le spectacle de la misère environnante, attristés par la crainte de nouvelles épreuves. Les grains de blé qu'on fit ruisseler sur la chevelure de la mariée en signe d'abondance avaient été mesurés d'une main avare, car nous en avions si peu pour les semailles. C'est avec le cœur grave et les yeux mouillés de larmes que nous sommes allés nous agenouiller au pied du tertre qui recouvrait les corps glorieux de Catumaris et de Mogituma, mes chers parents. Toutes ces tristesses ne rendirent cependant pas notre bonheur moins profond.
         Le temps était fini où les émissaires couraient de village en village, où des voix criaient de sommet en sommet, propageant les nouvelles, annonçant les prises d'armes, nous émouvant d'une bataille livrée dans telle ou telle place-forte, soulevant la Gaule entière d'une même passion. Le pays gisait comme un grand corps épuisé, fatigué et pitoyable. Les Trois Gaules étaient vaincues.




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