Mairie de HESSE. 3 La Cour, 57400 HESSE - 03.87.23.82.33


- Durocorter (Reims) : ville de la cité des Rèmes
- Divodurum (Metz) : ville de la cité des Médiomatrices
- Noviodun : ville de la cité des Suessions
- Bratuspans : ville de la cité des Bellovaques
- Aduat : ville de la cité des Aduatiques
- Les Atrébates ont donné leur nom à la ville d'Arras, en flamand Atrecht. Même chose pour les Suessions et Soissons, les Bellovaques et Beauvais, les Ambiens pour Amiens.
- Vénétis (Vannes ) : ville de la cité des Vénètes
- la rivière Samara : la Sambre ; la rivière Axona : l'Aisne ; la rivière Liger : la Loire ; la rivière Sequana : la Seine ; la rivière Rodanos : le Rhône ; les rivières Mosa et Mosella : la Meuse et la Moselle ; la rivière Garunna : la Garonne ; la rivière Rhénus : le Rhin

 

 

Souvenirs  d'un  Gaulois  de   la  Charmenac    - 2 -

 

La   lutte  contre  l'envahisseur

 

 

Chapitre I - Jules César en Gaule

           Des bruits de guerre couraient dans tout le pays. Il y avait deux ans que les Romains avaient franchi les limites de leur Province et que leurs légions se battaient en Gaule, appelées par quelques cités gauloises pour les libérer des hordes de barbares venues de l'Est. A leur tête marchait un de leurs plus fameux généraux, le proconsul de la Gaule narbonnaise, du nom de Jules César. Cet homme se prétendait issu de leur déesse Vénus, qui ressemble un peu à notre Bélisama, la très brillante.
           Dans l'année qui suivit celle où je fus armé par mon père Catumaris, César avait chassé de Gaule les Suèves. Ces Germains s'étaient installés sur le territoire des Séquanes et des Eduens, cités de Gaule Celtique situées sur les rives de la rivière Rodanos. Les Romains avaient repoussé Arioviste, le roi suève, au-delà du Rhin, massacrant ses cavaliers ainsi que les femmes et les enfants.
           On s'entretenait de ces batailles à la Charmenac et dans les villages d'alentour. Les uns vantaient la bravoure des légions romaines, exaltaient la sagesse de César, le louaient d'avoir préservé les Gaules de l'invasion des sauvages Germains.
           « Voilà, disaient à mon père quelques-uns de ses guerriers, voilà l'homme à qui tu devrais envoyer ton fils Maglos pour faire ses premières armes ! César est homme à bien accueillir les braves. De tout temps, les Romains ont su apprécier le courage des Gaulois. Nombreux sont les nôtres à avoir déjà combattu sous leurs enseignes ! Nos amis trévires ont envoyé des auxiliaires que César a enrôlés sous ses couleurs, allant jusqu'à affirmer que les cavaliers belges étaient les plus redoutables de toutes les Gaules. Pourquoi ne proposerions-nous pas, nous aussi, nos services au proconsul ? Nous devrions tous courir sous ses drapeaux, car il y a de la gloire et du butin à conquérir.
- Oui, répondaient d'autres guerriers, oui, bien sûr, mais combien des nôtres sont déjà tombés sous les glaives romains ! Rappelez-vous les tribus gauloises de la Province Romaine, courbant la tête sous la tyrannie et les rapines. Ignorez-vous donc que les Romains n'ont en vue que la servitude du genre humain ? Royaumes d'Europe, d'Asie, d'Afrique, tout leur est bon. Ils ont conquis d'abord la Gaule du Pô ; puis ils se sont attaqués à la Gaule où coule la rivière Rodanos ; maintenant c'est au tour de la Gaule chevelue ... Catumaris, si tu veux nous emmener à la guerre, ton fils et nous, ce n'est pas sous ces étendards maudits qu'il faut combattre.
- Regardez l
es Rèmes, répliquaient alors d'autres. Par vanité ou par bêtise, ils se sont laissé persuader qu'ils étaient les frères des Romains, et ont servilement sollicité le titre de d'allié. Pour exporter en Italie leurs vivres, leurs porcs, leurs poteries, leurs vases d'étain, ils vendraient la Gaule aux Romains. Leur sénat ne vit que d'intrigues ; leurs chefs se disputent bassement la faveur des consuls et n'ont plus de religion que pour l'argent. Ce n'est plus une nation gauloise : c'est Rome implantée au cœur de la Gaule.
- Mais César, après sa victoire sur les Suèves, est reparti paisiblement dans sa province. 
- Oui, oui ! Pour y lever de nouvelles légions ! Attendez-vous à le revoir. Il reprendra le même jeu, qui consiste à diviser et à faire s'entre-tuer les peuples gaulois. Il se fera appeler par les Eduens contre les Arvernes ou par les Rèmes contre les Suessions ! Attendez, attendez !
           Ainsi devisait-on. Et ce n'étaient pas seulement les grands chefs, les chevaliers, les écuyers qui discouraient sur la guerre : le menu peuple chez nous commençait à s'en émouvoir. Les noms de Jules César, de son lieutenant Labienus, d'Emilius, son commandant des auxiliaires gaulois, étaient connus de tous. Les bouviers, en gardant leurs bœufs, les laboureurs, laissant leur charrue et leur attelage au milieu du sillon, les bûcherons, appuyés sur leur hache auprès d'un chêne à moitié abattu, tenaient des conciliabules, et on les entendait raisonner sur la politique de Rome. Souvent ils embrouillaient tout, prenant Arioviste pour un Romain, mais ils en discutaient avec chaleur, se déclarant contre Rome ou en sa faveur, sans savoir pourquoi, en venant même aux coups de poing à propos de personnages dont c'était la première fois qu'ils entendaient parler et dont ils écorchaient les noms. Tout le pays était partagé en deux camps : ceux qui étaient pour César et ceux qui étaient contre César.
           Mon père ne savait à quelle cause offrir le secours de son bras et du mien. Lui d'habitude si prompt à prendre fait et cause pour l'une ou l'autre des cités voisines qui s'entre-déchiraient, si prompt à prendre les armes pour guerroyer contre les Triboques tout proches de la Charmenac, il écoutait et se renseignait. Cependant, une chose était sûre : il n'aimait pas les Romains. Et moi non plus.
           L'année suivante on fut encore plus ému à la Charmenac, lorsqu'on apprit que la Gaule Belgique se soulevait en masse. Les Belges trouvaient, décidément, que les Romains étaient trop près d'eux. Les Bellovaques, les Suessions, les Nerviens, les Véliocasses, les Viromanduens, les Ambiens, les Atrébates, les Morins, les Ménapes, les Aduatiques, mettaient sur pied plus de trois cent mille combattants. Tout le pays entre la rivière Mosa et le détroit de Bretagne était en armes et s'était juré de repousser les Romains dans la Province. Le commandement suprême serait confié à Galba, roi des Suessions. Même les Eburons, réputés être des Barbares, avaient rejoint la confédération belge, alors que les Trévires jouaient le même jeu que les Rèmes et se déclaraient les amis de César, lui envoyant même quelques escadrons.
           Coup sur coup, les nouvelles nous arrivaient, alarmantes, irritantes, contradictoires. Les Rèmes avaient ouvert leur ville de Durocorter à leurs soi-disants frères et alliés les Romains. Des estafettes nous arrivaient. Emissaires des Suessions et des Bellovaques, ils nous adjuraient de mettre sur pied nos guerriers. Emissaires des Rèmes et des Trévires, ils nous suppliaient de rester étrangers à la querelle. Les uns nous rappelaient que leur cause était celle de la Gaule entière : eux vaincus, ce serait notre tour. Les autres nous décriaient ces Belges brutaux, plus que barbares, de vrais sauvages, qui ne buvaient pas de vin et fermaient leur pays aux marchands de la Gaule Celtique comme à ceux de l'Italie, qui dans leurs forêts impénétrables s'enivraient de mauvaise bière et d'orgueil, méprisant le reste des peuples gaulois et se ruant avec une rage aveugle sur tout ce qui bougeait à la frontière de leurs cités.
           Autour de mon père frémissaient ses chevaliers et écuyers. Certains ne décoléraient pas, marchant les yeux brillants, les dents serrées, les lèvres blêmes. D'autres commençaient à fourbir les casques, à aiguiser les épées, à forger sur de petites enclumes les pointes des flèches et des lances. « Quand partons-nous ? disais-je à mon père. Ne sommes-nous pas des Belges, nous aussi ?
- Les Médiomatrices vivent certes en Gaule Belgique, me répondait-il d'une voix calme, et nous sommes des Belges, certes. Mais nous sommes avant tout des Celtes installés sur un territoire actuellement paisible. Pourquoi faire la guerre aux Romains s'ils ne nous menacent pas ? »
           Catumaris partit avec quelques chefs de notre contrée pour Divodurum, où il entendit ce langage de la part des sénateurs : pourquoi faire tomber sur nous l'orage, si nous avions la folie de provoquer César ? Savez-vous qu'avec les auxiliaires et les contingents que lui ont fournis les Rèmes, les Eduens, les Trévires, cela fait quatre-vingt mille hommes ? Et si vous n'avez jamais vu de légionnaires, nous vous garantissons que ce sont de rudes soldats ! Les Belges sont plus de trois cent mille ? Ils l'annoncent partout, mais les chiffres qu'on dit ne sont pas toujours ceux qui sont. Et puis, ne connaissez-vous pas les Belges ? Ils ont beau se confédérer et échanger entre eux des otages, au fond ils pratiquent toujours leur orgueilleuse maxime : chacun pour soi. ! Dès que César menacera la ligne de la rivière Samara, vous verrez cette grande armée se disperser, les Suessions courir à la défense de leur Noviodun, les Bellovaques à celle de leur Bratuspans, les Aduatiques à celle de leur Aduat, les Nerviens à celle de leurs abattis d'arbres dans leurs forêts marécageuses. Ils se feront écraser en détail, vous verrez. Quant aux Atrébates et aux Eburons, ils n'auront que ce qu'ils méritent. Ce sont des sauvages, des hommes des bois ! Les Ménapes, les Morins, des hommes des marais ! Cela ne boit pas de vin, cela n'achète pas un ballot d'étoffe dans une année, cela est inhospitalier et cruel aux marchands d'ici. Cela ne se met sur le dos que des peaux de bêtes, pas même tannées. Et fiers comme des gueux ! Pourquoi ont-ils attaqué les Rèmes ? Pourquoi ont-ils provoqué les Romains ? Est-ce que César leur a fait quelque chose ? Que voulez-vous qu'il aille chercher dans leurs chênaies et leurs fondrières ? Un Romain ne se nourrit pas de glands ni de fèves de marais, si ? Les gens du Nord n'avaient donc qu'à rester tranquilles, mais l'orgueil belge les en empêchait sans doute. C'étaient toujours les mêmes bravades contre l'ennemi, le même mépris de la mort, la même folie du suicide. Une fois lancés dans la bataille, ils ne lâchaient pied que pour mourir. Quant à nous, Médiomatrices, remettons les épées au fourreau et les casques aux patères. Les membres du sénat prirent la décision de ne pas bouger. Mon père revint très découragé de son ambassade. Nos guerriers et les chefs de la contrée furent indignés de l'égoïsme et la couardise des citadins de Divodurum. Il fallut cependant bien s'avouer qu'il n'y avait rien à faire.
           Bientôt nous arrivèrent d'autres nouvelles. Les Belges avaient ravagé les terres des Rèmes et brûlé de nombreux villages, mais l'armée confédérée avait été battue sur la rivière Axona. Tout de suite après, comme l'avaient prévu les sénateurs de Divodurum, les Belges s'étaient séparés pour courir chacun à la défense de ses foyers. On apprit coup sur coup la soumission de la plupart des peuples. Mais les Nerviens, les Véromanduens et les Atrébates, dans le Nord, avaient attendu de pied ferme les envahisseurs. Il y avait eu sur la rivière Samara une bataille acharnée, à l'issue de laquelle il ne restait plus, du nom de Nerviens, que cinq cents hommes qui étaient parvenus à rejoindre, dans les marais, les vieillards, les femmes et les enfants qui s'y étaient cachés ! Puis nous apprîmes un nouveau désastre : les Aduatiques, à leur tour, avaient succombé dans leur oppidum d'Aduat, qu'ils croyaient inexpugnable. Tout ce que les légionnaires n'y avaient pas tué avait été vendu comme esclave : d'un seul coup, cinquante-cinq mille têtes ! Jamais nous n'avions entendu parler de ces exterminations de peuples entiers. Jamais nos guerres gauloises n'avaient été aussi féroces. A la Charmenac, seuls les vieillards se souvenaient d'avoir entendu raconter des choses semblables par leurs pères, témoins de la grande invasion des Gaules par les Teutons et les Cimbres.
           Je vous assure qu'on n'était pas fier dans notre village. A table, les plus hardis baissaient le nez dans leur écuelle et les plus fanfarons gardaient le silence. C'était comme des coups de poignard dans notre cœur de Gaulois que l'égorgement de tant de milliers de Belges. Ma mère pleurait sur l'infortune de toutes ces femmes et de tous ces petits enfants. Nous ne pleurions pas, nous les guerriers, mais c'était pour nous comme un remords de n'avoir rien fait pour empêcher la ruine de nos frères. Et, par moment aussi, les plus courageux frémissaient en pensant à quel terrible danger nous avions échappé, à quelle catastrophe avait failli nous exposer un premier mouvement de générosité. Il nous semblait entendre le cri de guerre des légions dans notre vallée en flammes. Je voyais ma mère, les mains liées derrière les reins, sous le fouet d'un marchand d'esclaves romain, suivre vers Rome la longue et déplorable colonne des captives aduatiques, portant les plus jeunes enfants attachés dans leur dos, les pieds ensanglantés par les pierres de la route. Et mes poings, de fureur, se serraient.

 


 

Chapitre II - Au pays d'Armor

           A un certain moment, je n'y tins plus. L'oisiveté me pesait, surtout depuis qu'on m'avait proclamé guerrier. J'avais honte de n'employer ma force et mon adresse que contre les bêtes de la forêt, d'être bien au frais l'été et bien au chaud l'hiver, pendant que Gaulois et Romains cherchaient la gloire dans les rudes travaux de Camul, le dieu de la guerre. Je dis un jour à Catumaris : « Père, j'ai dix-huit ans. A mon âge, tu avais déjà gagné de l'honneur, des blessures et des trophées. Permets-moi de parcourir le vaste monde, comme l'ont fait nos aïeux. Je voudrais voir la mer. »
           Il resta silencieux. Ensuite il alla parler avec ma mère. Elle pleura beaucoup, puis prononça ces paroles : « Je savais bien qu'on finirait par me le prendre ! » Mon père appela Dumnac et Arviragh, deux de ses plus fidèles chevaliers, et leur dit de se préparer à me suivre. Il me donna une bourse pleine de pièces à la marque des chefs et des cités les plus illustres de la Gaule. Il me passa au cou un torque d'or, car, me dit-il, maintenant j'allais vivre en chef de guerre.
           Il me remit la moitié d'une pièce d'or cassée en deux. Je ne veux pas t'envoyer chez tes oncles trévires, me dit-il, car on dit que César va s'y rendre, et il est trop tôt pour toi pour affronter ses légions. Tu t'en iras donc dans la direction de l'ouest, chez les Vénètes. Tu traverseras le pays des Carnutes, des Cénomans et des Redons, où l'étranger est toujours bien reçu. Quand tu arriveras à Vénétis, tu demanderas le sénateur Houël. Tout le monde t'indiquera sa hutte et son bateau. Il a été mon hôte ici, à la Charmenac, et j'ai été le sien. Nous avons fait ensemble plusieurs chevauchées dans l'île de Bretagne et chez les autres peuples de la mer. Présente-lui cette demi pièce. Il te recevra et t'aimera comme son propre fils.
           La harangue de ma mère ne fut pas si longue. Elle me remit quelques bijoux pour la femme et les filles d'Houël, s'il en avait. Elle glissa dans la ceinture de mes braies une autre bourse pleine de monnaies. Elle me passa au doigt une bague de cornaline rouge qui devait me préserver de tout péril, me recommanda de ne pas oublier mes prières aux dieux et de prendre garde à la mer.
           Avec mes deux compagnons, je me mis en route par une belle matinée de printemps. Je traversai les contrées dont m'avait parlé mon père, recevant l'hospitalité dans les villages et les oppida, étonné que le monde fût si grand, et qu'après tous ces pays il y en eût encore et toujours, et toujours avec des hommes, des femmes et des petits enfants. Je traversai les terres granitiques de l'Armorique, couvertes de chênes rabougris, mais toutes parées de genêts aux fleurs d'or et de bruyères aux fleurs violines. Ce pays était pauvre d'habitants. Ceux-ci, petits et bruns, vêtus de peaux de bique et armés le plus souvent de haches de fer ou de bronze, avaient l'air de vrais sauvages. Ils nous regardaient en dessous, mais ne nous attaquaient pas. S'ils parlaient, à peine comprenions-nous leur langage. Quand nous étions passés, nous les entendions s'appeler dans les bois en poussant des cris de chats-huants.
           Un matin, arrivés au sommet d'un tertre, nous avons aperçu une ligne sombre qui semblait plus haute que l'horizon. « La mer ! » crièrent mes deux compagnons, en agitant joyeusement leurs lances. Nous avons encore monté et descendu plusieurs petites collines, puis nous est apparu un village étrange, autour duquel se dressaient de hautes roches et qui semblait isolé du reste du monde par la mer et les rochers de granit. Il se trouvait là comme au fond d'un puits. Sur le rivage de gros galets, que l'Océan semblait fouetter lentement, étaient couchés plus de cent bateaux : les uns très grands et capables de contenir au moins trente hommes, les autres plus petits. Quant au village même, on y voyait des huttes de bois couvertes de peaux de bêtes, sur lesquelles on avait posé des galets et des ancres. D'autres n'étaient que des bateaux renversés, leurs quilles en l'air, et sous lesquels se glissaient en rampant leurs habitants. Partout séchaient des filets longs de plusieurs centaines de pas, et d'une couleur rougeâtre. A des perches posées sur des piquets se balançaient des lamelles qui semblaient d'argent et que je reconnus par la suite être des poissons, accrochés là pour sécher. Une odeur âcre et fétide se dégageait de tout cela qui, malgré le vent salin dont la côte était balayée, nous prenait à la gorge.
           Devant les huttes, des hommes chaussés de bottes prodigieuses, des femmes aux cheveux ébouriffés et des enfants à demi nus maniaient des monstres aux formes étranges. A la vue de nos casques, de nos longues lances et de nos chevaux, femmes et enfants s'enfuirent en poussant des cris. L'homme seul ne se sauva point, mais mit la main sur une sorte de croc emmanché d'un bâton. Je lui dis : « Est-ce bien ici Vénétis ? Est-ce bien ici que demeure le sénateur Houël ?
- Le sénateur Houël est mort. Son fils Galgac demeure là-bas », me répondit-il, me désignant du doigt une hutte plus grande que les autres, mais qui ne pouvait soutenir la comparaison avec notre maison de la Charmenac.
           Un homme en sortit alors, courbant sa haute taille sous la porte basse, et nous présenta un visage avenant, hâlé, tanné, et complètement rasé. Je lui dis en quelques mots qui nous étions et je lui tendis la moitié de pièce d'or. Il rentra dans la maison et ressortit avec l'autre moitié qu'il appliqua contre la première. « Par le dieu qui chevauche sur les flots, me dit-il, j'avais bien l'idée que tu viendrais quelque jour, enfin toi ou ton père. Alors il vit toujours ? Il va bien ? Le mien est mort : une lame nous l'a enlevé il y a plusieurs lunes, avec les sept hommes de son équipage de pêche. Alors tu es donc le fils de Catumaris le Médiomatrice ? Descendez de cheval, vous tous, et entrez dans la maison. »
           C'est ainsi que je devins l'ami de Galgac. Sa demeure était encombrée de filets et de bannes d'osier, pleines de poissons dont certains frétillaient encore. Pendant tout mon séjour, il fut pour moi et mes compagnons l'hôte le plus empressé, mais c'était une hospitalité singulière. On dormait sur des lits de varech, où parfois venaient se blottir de grands crabes, dans l'odeur de goudron, de tanin ou de poisson. Aux heures des repas, on mangeait de l'anguille de mer, des poissons à la tête aussi grosse que le corps avec des yeux ronds et énormes, d'autres larges et plats comme des boucliers. Quand le temps n'avait pas permis de pêcher, on ouvrait les grandes jarres et l'on dégustait des sardines confites, des harengs fumés, des quartiers de baleine salée. On décarcassait des bêtes cuirassées comme des centurions romains, rouges comme le manteau d'un tribun, hérissées de dards, armées de pinces énormes et de tenailles dentelées. Pour boisson, de l'huile de phoque ou du cidre de pommes. Rarement de la viande, jamais de vin. Nos chevaux durent s'accoutumer à brouter, plus souvent que le foin ou l'orge, des varechs et des algues marines lavées dans l'eau douce.
           Ce qui me consolait de tout, c'est que Galgac me prenait avec ses marins dans son bateau de pêche. C'était une solide coque, dont un bélier romain n'eût pu enfoncer les côtés, avec des peaux de bêtes amincies, rouges de tanin ou noires de goudron, en guise de voiles. J'avais peine à remuer les lourdes rames que ces hommes, couverts d'une saie et de braies en toile huilée, maniaient comme des jonchets, en cadence et poussant des cris rythmés. Nous allions jusqu'en pleine mer tendre des lignes, plonger des paniers près des écueils, poser des filets garnis en haut de morceaux de liège et en bas de balles de plomb. En attendant le poisson, nous dormions au fond du bateau, la face tournée vers la lune, les rayons des astres dans les cils. On entendait, près de nous, les marsouins souffler et les requins faire claquer leurs mâchoires.
           Galgac m'emmena dans une promenade de plusieurs jours le long des côtes. Sur les rivages bas vivaient des animaux à la tête ronde et moustachue, pareils à nos castors, mais se traînant sur des nageoires, la peau rase et luisante, nous regardant avec des yeux brillants et doux, et poussant des cris ressemblant à une langue humaine. Autour des hautes roches tourbillonnaient des milliers d'oiseaux blancs, aux ailes minces et longues. Certains se posaient sur les vagues et s'y laissaient balancer, comme assoupis. Des masses énormes et noires, dix fois plus grandes que notre bateau, se dressaient tout à coup sur la mer, et envoyaient au ciel une double trombe d'eau salée. Galgac me raconta les dangers de certains rochers isolés dans la mer : ils sont hantés par des druides de la mer, aux mains palmées, qui bénissent les naufragés avant de les dévorer, et par des femmes dont le corps se termine en queue de poisson. Elles ne sortent de l'eau que leur poitrine, appelant d'une voix mélodieuse les navigateurs. Si ceux-ci sont assez imprudents pour approcher, elles s'attachent à eux de leurs bras de femme et de leur queue d'écailles, et les entraînent sous les flots pour les manger.
           Les ch
evaliers des cités armoricaines gagnaient leurs torques d'or, non pas comme chez nous, en combattant des guerriers, mais en luttant contre la mer soulevée en montagnes, contre les dieux bouleversant l'Océan de leurs foudres et de leurs tridents, contre les vents dont le souffle emporte les voiles et dont les sifflements affolent les hommes, contre les tourbillons qui pendant des heures entraînent les navires le long d'entonnoirs qui se creusent en cercles toujours plus rapides, toujours plus profonds, jusqu'aux régions infernales. Ils allaient harponner les cétacés géants dont un coup de queue effondre les plus puissants navires, les poulpes aux bras plus longs que des mâts, le narval qui porte au front une lance d'ivoire bistournée, les poissons guerriers, armés de glaives, de scies et de marteaux, les lions et les taureaux de la mer, les éléphants à nageoires. Des mers lointaines où pullulent sur des rochers de glace les ours blancs, les Armoricains rapportaient de l'huile de baleine, des morues sèches, des ivoires étranges. Des rivages britons et hyperboréens, ils ramenaient des esclaves, de l'étain et de l'ambre. Galgac me conta l'histoire arrivée à l'un de ses amis : emporté vers le sud par une tempête, après avoir erré sous un ciel où le pilote éperdu ne retrouvait plus nos étoiles, il était revenu avec une femme toute noire et de la poudre d'or. Je l'écoutais en ouvrant de grands yeux, accoudé sur le bord du bateau, parmi les filets à l'odeur âcre et les poissons morts. Heureusement que j'ai quitté ma Charmenac pour aller voir d'autres terres, me félicitais-je dans mon for intérieur. Jamais je n'aurais pu imaginer que le monde fût si vaste et si divers !

 


Chapitre III - Mes premières armes

           Je devenais hardi sur la mer, et j'avais le teint hâlé d'un vieux matelot. A la vérité, j'aurais voulu donner moins de coups de rame et pouvoir distribuer quelques coups de lance. Ce n'était point à être un chevalier de la mer que je m'étais destiné. Je me souvenais, cependant, que mon père m'avait ordonné d'éviter les légions de Jules César. Pourquoi sont-elles venues à moi en Armorique ?
           Un jour, je trouvai tout le village de Vénétis en émoi. César avait envoyé dans la cité vénète des officiers pour réquisitionner des vivres, enlever des otages, et aussi pour observer ce qui s'y passait. Les chefs des Vénètes les avaient arrêtés et retenus comme espions, jurant de ne les rendre que lorsque le proconsul restituerait les gens qu'il avait pris lui-même comme otages dans toutes les cités d'Armorique. Celles-ci se hâtèrent de conclure une alliance fraternelle, jurant de s'aider jusqu'à la mort. Elles gagnèrent rapidement à la cause de la liberté tous les peuples de la mer, depuis l'embouchure de la rivière Liger jusqu'aux bords de la rivière Sequana. Par cet acte de bravoure, la Gaule de l'Océan se dressait contre les Romains, refusant l'esclavage et voulant connaître à nouveau la liberté de leurs ancêtres.
           La réaction de César ne se fit pas attendre longtemps : les Vénètes et les autres cités d'Armorique lui déclaraient la guerre ? Il la leur ferait aussitôt, et sur mer. Il ordonna la construction de navires et accourut donc avec ses légions. II demanda une flotte aux Pictons et aux Santons d'Aquitaine, et ceux-ci, jaloux des Vénètes, meilleurs marins qu'eux et meilleurs négociants, envoyèrent leurs vaisseaux aux Romains.
           « Je m'embarque demain avec tous mes matelots, m'annonça un jour Galgac. Comme cette querelle n'est point la vôtre, tu peux rester et attendre mon retour, vivant ou mort.
- Je vais avec toi
», répondis-je aussitôt à mon ami, trop heureux de connaître enfin l'émotion du combat. J'enjoignis à mes compagnons Dumnac et Arviragh de prendre les chevaux et de s'éloigner de la cité.
           En quelques jours, les Vénètes et leurs alliés rassemblèrent environ deux cent cinquante navires et près de huit mille guerriers. Pendant plusieurs semaines, ils attendirent que sonne l'assaut. César était bien arrivé sur le rivage avec ses légions, mais sa flotte n'avait point paru. Les oppida de la région étaient en général situés à l'extrémité de langues de terre et de promontoires, en sorte qu'on ne pouvait pas y accéder à pied quand la mer était haute, ce qui se produit régulièrement toutes les douze heures. Elles n'étaient pas plus accessibles aux navires, car, à marée basse, ils se seraient échoués sur les bas-fonds.
           Régulièrement, le proconsul s'acharnait contre un oppidum, élevant des terrasses à marée basse, creusant ses galeries et faisant rouler ses machines. Pendant tout ce temps, les Romains étaient criblés de traits par les assiégés et par les gens de notre flotte. Ils perdaient beaucoup de monde. Puis, quand ils étaient sur le point d'enlever la place, nous profitions d'une marée haute, nous nous approchions avec nos vaisseaux, nous recueillions la garnison et les habitants de la place forte, toutes leurs richesses, et nous mettions le feu dans la ville. Quand les légionnaires y pénétraient, ils n'y trouvaient que des cendres, et, furieux, ils apercevaient sur nos navires les assiégés qui se gaussaient d'eux et leur tiraient la langue. Ils assiégeaient un autre oppidum, puis un autre, toujours nous répétions la même manœuvre, et leur travail était toujours à recommencer, un peu plus loin.
           Ces petites fêtes se renouvelèrent durant une bonne partie de l'été, mais cessèrent lorsque la flotte romaine, jusqu'alors retenue par les vents contraires, sortit enfin de l'embouchure de la rivière Liger et s'avança contre la nôtre. Les vaisseaux que leur avaient prêtés les traîtres pictons et santons étaient aussi robustes que les nôtres, avec des flancs et des contreforts de chêne, avec des voiles qu'aucun vent ne pouvait déchirer et des ancres solidement fixées à des chaînes de fer. Quant aux galères romaines, d'où sortaient à chaque bord un triple rang de rames, elles paraissaient bien frêles et devaient se briser sur le premier écueil. Elles n'avaient pour elles que leur éperon d'airain à l'avant, et de hauts châteaux de bois élevés à la poupe et à la proue.
           C'était une simple bataille navale à livrer, car le gros des légions, ainsi que César lui-même, avaient dû rester à terre. Si nous étions vaincus sur mer, le rivage, tout reluisant de casques d'acier, ne nous offrirait aucun refuge. Les galères s'avancèrent à force de rames, afin d'enfoncer leurs éperons dans les flancs de nos navires. Le choc fut violent et plusieurs galères coulèrent à pic. Alors, du haut de leurs tours de bois, les assaillants firent pleuvoir sur nos ponts des balles de plomb, des boulets de pierre, des flèches, des javelines, des falariques dont les étoupes enduites de bitume flambaient. Cependant les projectiles de nos ennemis ne portaient pas, puisque tirés d'en-bas. Nous répondions par une grêle de traits meurtrière qui semait la désolation parmi les équipages des galères. La bataille semblait gagnée. Je battais des mains, heureux comme un Vénète.
           « Méfie-toi, me dit Galgac. Les Romains ne sont jamais à court de ruses, et l'on dit que César est un magicien. Sais-tu nager ?
- Oui !
- Alors tu ferais bien d'ôter ta ceinture de bronze et tout ce qui pourrait alourdir tes mouvements, si tu venais à tomber à l'eau. »

           Les capitaines des galères avaient fait ramer en arrière et ils semblaient se consulter. Tout à coup, sur les tours de poupe et de proue, apparurent des engins qui nous étaient inconnus : c'étaient comme de grandes faux luisantes emmanchées à de longues perches. Les galères, toutes sur une ligne, s'avancèrent à nouveau contre nous ; leurs rames ne faisaient que plonger et sortir de l'eau, bien en cadence, étincelantes sous le soleil. Puis, du haut de leurs tours, on vit les faux d'acier s'abattre sur nos navires, trancher le faîte des mâts, faucher les cordages comme on coupe les foins en juin. En même temps, chacun de nos navires les plus avancés fut cerné par deux galères, et, de chacune de celles-ci, un pont tomba sur nos bordages. Les légionnaires, poussant des hurlements de joie, montèrent à l'assaut des embarcations vénètes. C'était une bataille de terre qui, au milieu de la mer, commençait pour eux, une bataille où le nombre et l'armement leur assuraient tout l'avantage.
           Devenus fantassins, nous leur étions inférieurs, car les épieux étaient d'une faible défense contre le pilum qui pique comme une aiguille et s'enfonce comme une lance. Nos couteaux de marins ne valaient guère contre leurs glaives. Nous n'avions ni casques, ni cuirasses. Tout au plus pouvions-nous compter sur nos bonnes haches, avec lesquelles nous défoncions des crânes et fracassions des épaules. La supériorité du nombre nous écrasait. César, du rivage, envoyait sans cesse, sur des bateaux plats, de nouveaux soldats pour renforcer ceux des galères.
           A un certain moment, sous la poussée des légionnaires, Galgac et moi avons été repoussés vers l'extrême de la proue. « C'est le moment de montrer que tu sais nager », me souffla mon ami, qui enjamba prestement le bastingage et piqua dans les flots. Je l'imitai aussitôt. Pour éviter les traits des Romains, nous nagions entre deux eaux comme des marsouins, ne mettant le nez hors du flot que pour respirer, le baissant aussitôt sous le sifflement d'une javeline ou d'une flèche. A bonne distance de la bataille, nous nous sommes arrêtés et, nous appuyant sur une épave qui dérivait, reprenant notre souffle, nous nous sommes tournés vers la côte.
           Nos navires aux voiles rasées par les faux fourmillaient de casques d'acier, tandis que des formes humaines en tombaient, pareils à des oiselets qui dégringolent du nid. Sur les flots, on ne voyait que des débris de mâts et de vergues, et des milliers de points noirs qui étaient des têtes humaines. Les Romains les frappaient à coups de rame, à coups de perche, à coups de gaffe, les prenant pour cible de leurs flèches et de leurs javelines. Ceux des nageurs que les courants de mer, leur lassitude, un trompeur instinct de conservation, poussaient vers le rivage y étaient attendus par les légionnaires. Là on les assommait comme des thons qui se débattent dans les filets ou des veaux marins échoués sur une plage. La nuit tombait, le soleil couchant empourprait l'horizon, éclairant de ses derniers feux les oppida désormais livrés aux troupes de César, avec les vieillards et les femmes des Vénètes.
           Les deux cent cinquante bateaux armoricains furent attaqués et pris les uns après les autres. Cette bataille mit fin à la guerre des Vénètes et de tous les peuples de cette côte, lesquels firent soumission au proconsul. Tous les hommes jeunes étaient venus là pour affronter les Romains, de même que tous ceux qui, déjà âgés, étaient de bon conseil ou occupaient un certain rang. Les peuples d'Armorique avaient rassemblé sur ce seul point tout ce qu'ils avaient de vaisseaux, et venaient de les perdre. Les survivants ne savaient où se réfugier, ni comment défendre leurs places fortes. Aussi se rendirent-ils, corps et biens, au proconsul, lequel résolut de les châtier sévèrement pour qu'à l'avenir les Gaulois fussent plus attentifs à respecter le droit de ses ambassadeurs. Sans pitié, il fit mettre à mort tous les sénateurs. Le lendemain de la défaite fut pire que la défaite. Tout le reste de la nation fut livré aux maquignons d'hommes du Latium. Hommes, femmes et enfants furent vendus sous la lance qui indiquait que c'était un butin de guerre, adjugé au plus offrant. Cela, Galgac et moi ne l'avions appris que bien plus tard …
           Accrochés à
notre épave, en nageant des pieds, nous nous étions dirigés vers l'une des petites îles du Ponant que nous devinions dans la brume nocturne. La nuit suivante, sur une simple barque de pêcheur trouvée sur la grève, nous avions gagné la haute mer et, quelques jours plus tard, épuisés mais vivants, nous avions mis pied à terre dans une petite anse du pays des Osismes. Une fois restaurés et rhabillés par les quelques familles de pêcheurs qui vivaient en ce lieu, nous avions construit une nouvelle hutte pour Galgac. Celui-ci avait pris la décision de recommencer une nouvelle vie de pêcheur dans cette cité amie et de ne plus retourner à Vénétis, du moins pour l'instant.

Chapitre IV - Le retour à la Charmenac

         Plusieurs saisons passèrent avant que je ne m'en retourne dans mon village natal de la cité des Médiomatrices. J'y retrouvai mes compagnons Dumnac et Arviragh, revenus d'Armorique, l'un avec un coup de glaive sur le crâne, l'autre avec la cuisse transpercée par une flèche. Nous nous sommes contés les uns et les autres ce que nous avions vu et vécu. Ce qui ajoutait de la honte à nos malheurs, c'était que des Gaulois avaient prêté leurs bras aux Romains pour la perte d'autres Gaulois. Quand donc les peuples de Gaule cesseraient-ils de se déchirer ? Dans la maison paternelle, les cœurs étaient tristes et les mines allongées. Cependant, mon père avait l'air fier de mes exploits et ma mère me regardait avec une joie attendrie.
         A mon tour, j'entendis raconter des choses plus terribles encore que celles que j'avais vues. Il n'était pas une région de la Gaule que le malheur eût épargnée. Tout à l'heure, César était à l'est, battant les Helvètes et les Germains d'Arioviste. Puis on l'avait vu écrasant les Belges dans le nord et près de chez nous, vers la rivière Mosa. Après quoi il avait guerroyé du côté de l'ouest, contre les peuples armoricains. Et, de nouveau, on signalait les légions au nord, à l'est, au sud, partout. Dans les tourbières et les marais des Morins et des Ménapes, César, entrant dans les fanges jusqu'au poitrail de son coursier, jusqu'au pommeau d'or de sa selle, détruisait des cités humaines établies parmi des villages de castors et des bauges de sangliers. Du côté du Rhin, il décimait les tribus envahissantes des Germains, barrait le cours des rivières Mosa et Mosella avec quatre cent mille cadavres de Barbares, les grands corps des guerriers mêlés aux corps délicats des femmes et des enfants. Il domptait le Rhin frémissant, le faisait passer à ses légions sur un pont construit par ses ingénieurs, et portait la famine jusque dans les profondeurs vierges de la forêt hercynienne. Puis César prenait l'Océan corps à corps et livrait bataille à ces Britons indomptables de l'île de Bretagne qui se ruaient au combat sur des chars de bronze. Sur la rivière Garunna, son lieutenant Crassus exterminait les Aquitains de Gaule et les Ibères d'Espagne, accourus au secours de leurs frères d'outre monts.
         Catumaris mon père hochait la tête, comprimant son émotion. Les légions romaines étaient trop près de chez nous et trop nombreuses : elles semblaient se multiplier par la rapidité de leurs marches. De partout nous arrivait l'écho du métal des armes et des armures. Aux portes de la Charmenac, sur la route menant à la riviére Rhénus, les colonnes de soldats en marche défilaient, accompagnées par le piétinement des cavaleries et le défilé terrifiant des machines de guerre. Qui donc était-il cet Imperator qui animait ainsi d'un esprit de démence guerrière nos forêts et nos rochers, jusqu'aux nuées du ciel et aux flots de la mer, poussant les peuples les uns contre les autres, faisant jaillir partout à la fois des sources de sang humain et tordant les entrailles de la terre dans les douleurs de l'agonie : fils des dieux, presque un dieu ? Même Teutatès semblait trembler devant lui et Tarann mettait une sourdine à son tonnerre.
          Hélas ! Pendant que mon père rêvait de grands coups de lance, de camps romains pris d'assaut et d'une glorieuse guerre de délivrance, les Trois Mères assises côte à côte, avec, sur leur giron, des paquets d'écheveaux qui sont les existences humaines, avaient déjà pris en leurs mains le fil de sa destinée et s'apprêtaient à le rompre. Un beau matin où l'herbe de nos prairies était blanchie par une fine couche de gel, alors que tout le village se préparait à fêter Samain, l'âme de mon père le quitta pour s'en aller rejoindre nos ancêtres. La nouvelle année qui se présentait à notre porte trouverait la contrée orpheline de son maître bien-aimé, Catumaris.
         Mes enfants, je n'ai pas le cœur de vous dire aujourd'hui le jour de ses funérailles, gravé à jamais dans ma mémoire, jour au cours duquel je perdis à la fois mon père et ma mère, la douce Mogituma. Elle choisit de suivre son époux et guerrier jusque dans sa tombe, après avoir bu une infusion de baies de gui.
         Dès l'annonce de la mort de Catumaris, les chevaliers nourris dans la maison de mon père, s'agenouillant devant moi, m'annoncèrent qu'ils entendaient accompagner leur bienfaiteur et leur chef dans la vie bienheureuse, afin de continuer à l'y servir comme ils le faisaient sur terre. « Et moi ! leur dis-je. Moi, le fils de votre bienfaiteur et de votre chef, moi qu'il aurait confié à la force de vos bras et à la loyauté de vos cœurs, que voulez-vous donc que je devienne ? Avec quels boucliers défendrai-je le domaine qu'il m'a légué et les laboureurs dont il m'a donné la garde ? Avec quels glaives irai-je quelque jour exécuter son projet d'affranchir la mère patrie ? » Et m'asseyant sur le seuil de la maison paternelle, devant tous, je pleurai à chaudes larmes, de douleur et de détresse d'âme. Des six chevaliers de mon père, cinq se relevèrent et, après m'avoir serré dans leurs bras, me jurèrent fidélité. Un homme resta à mes genoux : Dumnac.
         « Maître, me dit-il, je ne te serai pas utile. Je suis blessé et je suis vieux. J'ai déjà servi deux grands chefs de ta maison. Survivre à ton grand-père Djarilo, cela peut s'excuser, mais survivre à Catumaris, c'est contre mon honneur. Et puis, j'ai si souvent regardé courir les nuées du ciel, que je ne puis résister à la curiosité de voir ce qu'il y a de l'autre côté. Permets-moi de suivre ton père. » Ce que je fis, non sans peine.
         Au fond de la fosse aux parois enduites de chaux, creusée un peu à l'écart, non loin de la Charmenac, prit place le char de Catumaris, dont la caisse était incrustée d'argent, ainsi que des boucliers et des armes étincelantes. Mon père y était allongé, Mogituma à ses côtés, revêtue d'une longue robe blanche. Lui, casqué, avait revêtu son grand costume de guerre. Près de lui, son brave coursier Tête-de-Bœuf et ses chiens de chasse semblaient dormir, la gorge coupée. Son cher Dumnac, sans vie, était couché sur le timon du char. Toutes mes années d'enfance, toute ma jeunesse ardente, mes rêveries et mes jeux, mes joies et mes espérances, s'étaient engloutis dans cette tombe qu'un tertre de pierres recouvrait à présent. J'entrais dans ma vie d'homme.
         Les funérailles terminées, toute la population du village m'entoura et me raccompagna jusqu'à la maison paternelle qui désormais serait mienne. Il y avait là tous les chefs des alentours, une quarantaine de chevaliers, plus de cent écuyers et tous les hommes qui s'occupaient des terres de notre famille. Tous étaient venus pour rendre les derniers devoirs à Catumaris, me saluer comme son successeur et comme leur frère aîné ou leur père. Mon cher Arviragh, compagnon du voyage au pays d'Armor, prit alors la parole et déclara devant la foule silencieuse : « Toi le fils de Catumaris, tu es désormais notre maître et notre chef. Nous avons tenu conseil. Nous avons décidé que tu porteras désormais le nom de Dumnoclevos. Ainsi soit ! Que vive Dumnoclevos ! »


 

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